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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Le corps sensuel - Alicia, un roman de Daniel Pujol, chapitre 1

Alicia fidèle.

Mon Alicia, chez nous, dans notre pauvre et immense pays de rues boueuses, d’enfants perdus et de crapuleries sans nombre, dans notre pays de goûts, d’odeurs et de musiques, ma patrie d’amour et de turpitudes « qui boit des nuages, mange de la terre et urine de la mer » comme le dit notre plus grand poète, demeure la seule Alicia ayant jamais vécu. Ce soleil, qui ne brille plus pour moi à présent, mais dont les brûlures tourmenteront encore longtemps mes jours.

Je ne prétends pas avoir été, par elle, davantage aimé qu’un autre. Peut-être l’ai-je été même moins. Comme toutes les filles de sa condition, elle préférait sans doute les mauvais garçons aux écrivains. Elle n’était pas du genre à dévoiler ses sentiments au tout venant. Cependant, ce dont elle me fit don m’appartient pour toujours. Personne, jamais, ne me le dérobera. Que je souffre aujourd’hui, est un prix dérisoire pour le trésor dont son souvenir me donne la jouissance.

Je fais l’inventaire des lieux où soudain elle avait l’habitude d’apparaître, furetant de ses yeux de petit fauve les coins et les recoins où se dévoilaient des désirs à combler. Je dresse la liste des objets qu’elle eut un jour l’occasion de toucher. J’effleure une partie de mon corps si longuement choyée et caressée par ses mains aux doigts vifs et tièdes. Un canapé, un lit, un fauteuil, mémoire vive de ses cuisses, de ses fesses, de ses jambes qu’elle avait coutume de ramener sous elle, de sa chaleur et sa moiteur imprégnant longtemps les draps après son passage, me plongent, lorsque je les aperçois, dans une mélancolie sans fond. Je ne peux entendre un air de musique sur lequel nous avons dansé, ses seins épanouis roulant sur ma poitrine, son souffle parfois chargé d’alcool dans mon cou, énervant et indispensable, je ne peux me rappeler tout cela sans que la terre s’ouvre sous mes pieds. La gorge sèche, les yeux brûlants je demeure pantelant tel un zombie en plein midi. En dépit de ce que son absence me coûte en petits enfers quotidiens, ce qu’elle m’a donné constitue pour moi, la fierté de ma vie, l’honneur de mon existence.

Je ne prétends pas avoir été, par elle, davantage aimé qu’un autre, mais de tous ceux qui l’auront connue, je suis sans doute celui auquel elle aura le plus parlé d’elle. Ne dit-on pas que pour nous, écrivains, les mots n’ont pas de prix ? La formule me paraît ridicule mais lorsque j’y associe le nom d’Alicia, je la reprends et il me semble évident que non, les mots d’Alicia n’ont pas de prix.

Manuel aura sans doute mieux goûté sa chair. Mendoza y aura trouvé sa plus grande consolation et Moïse son salut. Je tenterai de les évoquer leurs en m’effaçant le plus possible, je les raconterais en me faisant complètement oublier, mais avant, quitte à porter de l’eau au moulin de ces critiques qui ne cessent de me reprocher ce qu’ils appellent mon « bavardage égocentrique », il me faudra retenir encore un peu votre attention sur ma pauvre personne.

J’habitais alors une petite maison confortable héritée d’un oncle. Il avait dû lui-même l’acquérir par distraction, au temps où spéculer sur le prix du café permettait de gagner sa vie. Elle avait la forme d’une tour, une excentricité sous nos climats où les fantaisies architecturales n’ont pas cours. Il n’y a pas longtemps je suis passé devant, elle est aujourd’hui à l’abandon, et me suis rendu compte que l’on pouvait aisément la comparer à la tour Hölderlin de Tübingen. J’ai commencé ma carrière comme propriétaire du simulacre de la demeure où le grand poète, lui, l’a achevée dans la folie. J’ai vendu la tour le jour où j’ai réalisé qu’Alicia y avait été trop présente pour qu j’y trouve encore le sommeil ou la sérénité. A l’époque, celle des années Alicia, je n’étais bien entendu ni célèbre ni riche. Je ne me débrouillais cependant pas trop mal, entre des cours à l’université, des chroniques culturelles dans plusieurs journaux et une émission de radio, « Fréquence littéraire », sans oublier de fastidieuses mais assez rentables traductions techniques et commerciales, du français, de l’anglais, de l’espagnol, de l’italien et bien entendu de l’allemand et d’innombrables papiers alimentaires sur tous les sujets imaginables. Alicia me rendait visite de temps en temps dans l’après-midi, ou bien nous rentrions ensemble, au petit matin. Mendoza dormait dans le lit conjugal et aucun gringo, à ce que je sache, n’avait été retenu dans ses rets. A un moment donné nous avions commencé à vivre ensemble.

Enfin, presque…

Je l’avais connue au bordel, naturellement, et j’y retournais souvent la retrouver. Elle ne me demandait que rarement de l’argent et jamais, depuis assez longtemps, en échange de sa compagnie. Elle prenait plutôt pour prétexte de nébuleux investissements dans des affaires dont les bénéfices lui permettraient de reprendre ses études. Elle pensait qu’en homme éduqué je ne pouvais qu’approuver d’aussi nobles intentions. Plusieurs fois cependant, lors de disputes violentes dont les sujets aujourd’hui m’échappent, elle n’a pas manqué de me hurler au visage : « Fils de pute, n’oublie jamais que la première fois tu m’as eue en me payant. »

Ma tour se trouvait assez loin du fleuve, dans une zone paisible et ombragée où l’on accédait par une route dont les méandres donnaient le tournis. Elle surplombait un panorama de toits, d’antennes, de gratte-ciels, de parcs exubérants et de vénérables monuments historiques. On pouvait, par temps clair, apercevoir au loin, la ligne brune du fleuve et les grues du port, les toits rouges du marché. Vers l’ouest, à flanc de morne, on devinait les taches grises des bidonvilles qui s’accrochaient à la pente. Des quartiers pauvres, il n’y en avait pas que sur les hauteurs. Sur la route de l’aéroport, le long des canaux, autour des entrepôts, se déployaient les labyrinthes des constructions illégales, bancales, des blocs de briques et de ciment, les cases branlantes gorgées d’humidité, les abris de tôle. De chez moi on ne les apercevait pas mais personne n’ignorait leur présence. Nous imaginions - mais va savoir - que c’était dans l’un de ces endroits qu’Alicia logeait.

Alicia, se tenait sur le canapé de mon salon cuisine, assise, les jambes repliées sous elle, enveloppée d’une grande serviette blanche qui parfois glissait et dévoilait un sein, ruisselante pour avoir pris une douche, des mèches de cheveux mouillées descendant le long de son cou et de sa nuque. Elle faisait tourner dans sa main une tasse de café et me regardait, songeuse, un doux sourire figé sur ses lèvres, pendant que je rangeais des papiers sur la table basse. Je connaissais son corps pour l’avoir si souvent visité mais je tentais encore de l’imaginer nue et à chaque fois mon imagination me menait par le bout du nez. Elle avait l’air de le comprendre et elle s’en amusait. Lorsqu’elle se tenait ainsi devant moi, sa posture exprimait soit un avant soit un après. Nous allions nous coucher ou nous venions de nous réveiller. Dans les deux cas et la durée s’abolissait en une sorte éternité d’odeurs et sensations. Elle s’installait parfois deux ou trois jours chez moi et souvent elle passait son temps dans la salle de bain, à s’oindre de crèmes chères que lui avaient offertes ses clients des différentes marines marchandes qui mouillaient dans notre port, à enduire sa chevelure compliquée d’huile de tortue, à soigner ses ongles et épiler son pubis. J’écrivais. Les rumeurs de ses déplacements dans la maison me maintenaient dans un flottement plaisant, au-dessus des aspérités de l’existence. Les mots, les phrases, les paragraphes se formaient sur l’écran de mon ordinateur, fluides. Elle ne s’employait jamais à aucune tâche utile, elle ne m’aidait en rien dans la tenue de mon intérieur. A peine si elle refermait le réfrigérateur après s’être servi à manger et à boire. Elle ne rangeait jamais les livres qu’elle saisissait au petit bonheur la chance dans ma bibliothèque, les feuilletait, s’y attardait un peu tel un chat qui renifle une proie, la mordille, la lèche, lui donne quelques coups de patte puis la délaisse. Parfois elle me soumettait des citations que je devais lui expliquer. Elle se révélait pointilleuse dans les détails. Il lui arrivait aussi de me perturber. Elle ne pouvait s’imaginer qu’écrire demande de la concentration et qu’il soit très difficile de ressaisir le fil de ses pensées une fois celui-ci interrompu. Elle se penchait par-dessus mon épaule, elle posait ses doigts sur ma nuque, la massait doucement, elle s’asseyait sur le sol près de mon fauteuil, posait sa tête sur mes cuisses et me parlait de futilités. En fait je n’arrivais à bien écrire que lorsqu’elle était là sans s’occuper de moi. Aussi, je m’interrompais souvent pour écouter ses petites histoires.




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