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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

C'est un long chemin que le mien - une Nouvelle de Jonas Charlecin

Dernière mise à jour : 5 mars 2022

Après mamie Lola, que personne ne pouvait vaincre, j’ai été le deuxième à embrasser à plein poumon l'air frais et particulier de cette aurore tropicale, et à apporter assistance au soleil qui se réveillait grand et beau derrière le morne en partie déboisé. Les rayons luisants sur la verdure lui conféraient une brillance spectaculaire : la vapeur qui émanait des herbes humectées prenait tout son temps, elle n'était pas pressée. Les quelques arbres par-ci par-là, auxquels on accordait quelques éphémères droits d'être encore en vie dans ce pays où il ne reste plus aux paysans d’autres combines pour subvenir aux besoins de leur maisonnée, bien loin d'être un handicap à la beauté du soleil levant, contribuaient tout au contraire à sa splendeur, à sa magnificence. On voyait leur ombre en circonvolution sur les herbes en respiration.


Cette levée du jour, à laquelle j’apportais ma marque de considération depuis une dizaine d'années, se révélait être un exercice idéal pour désengorger et délibérer mes paupières encore victimes d’épaisses couches de chassies. Et de vous dire que je m’apprêtais à cet exercice avec beaucoup de rigueur !… Je lui suis toujours resté fidèle. Il n'y a pas un matin qui passait sans que je n'aille voir la splendeur du petit matin. C’était toujours une ravissante rencontre !


Comme toujours encore, j'ai été le premier réveillé parmi ceux et celles avec lesquels je partageais le lien paternel - j'allais dire sacré, mais ma conscience a refusé - et donc j’étais par conséquent le premier à prendre le petit déjeuner : du pain, du café au lait de bœuf, thé asowosi -la margose- bien amer ; le tout préparé expérimentalement et délicatement par mamie Lola.

Pendant que je perforais mon pain à coup de molaire dans toute la violence que réclamait mon Grand Creux matinal, je m'appliquais à tenter d’apaiser l'ardeur de mon café qui décidément voulait faire sien mes lèvres, ma langue, ma luette et mes gencives : bref le café était si chaud que j’ai failli y laisser ma bouche ! Quant à mamie Lola, comme toujours, elle s'adonnait à son rituel : assise sur sa petite chaise basse, son café se refroidissant au gré des lois naturelles dans son panier roseau - œuvre de l’un de mes oncles - avant d'infliger aux quelques molaires qui lui restaient et à ses gencives la rudesse du bout de pain qui avait fini par se solidifier. La vieille tâchait en toute solennité de souffler ses premières voluptés vers les anciens. Les grenouilles l'accompagnaient avec leur requiem et moi quelque fois j’en venais à confondre les effluves de mon café avec les fumées qui émanaient de cette pipe caduque qui défiait l’ordre ravageur du temps. Elle l’avait acquise en dot par grand-père depuis leur respectable union -paix et repos à l'âme de papy Lolo- en un mot, c’était la seule vieille dame dans le village qui n'en avait rien à faire de la modernité: elle était elle et toutes les innovations qui proposaient de nouvelles manières de consommer son tabac n'avaient rien de révolutionnaire pour elle.

Un doux rayon, se frayant un chemin à travers les feuilles de bananiers, vint perturber ma vue. Il n'avait rien de stoïque. Il se promenait, errait et voici qu'il déambula sur tout mon visage. Le café de mamie Lola, c'est toujours quelque chose à prendre avec l'esprit sain, et le soleil de ce côté là faisait preuve d'une grande fidélité.

Comme chaque jour enfin, j'allais visiter derrière la kaz ce que j'avais réussi à mettre au monde par force et détermination... mais surtout et bien au-delà de mes douteuses motivations, c’était grâce à la volonté infaillible de mes garants que j'avais mis au monde un jardin de manioc, d'aubergine, de maïs, de dachine, de pois à écosser, de haricots rouges, de haricots noirs, de cerisiers, de pommiers, de chadeks , d'orangers et de bégonias inclus. Mon oncle Djefus me mettait en garde contre la proximité de mes cultures, comme pour dire qu'un jardin de maïs ne va pas avec un jardin de manioc... Mais vous savez, c'est à peine si je l’écoutais dire car je savais bien que toutes les plantes peuvent cohabiter et coexister ! La preuve en était que les autochtones et les créoles d’Amérique du sud avaient dans leurs abattis-brûlis d’aussi bons ignames que de patates douces pour s’acquitter avec aisance d’un plat traditionnel, lui même capable de patriotiser un halogène dès la senteur exaltante de la première cuillère… Là était ma loi et en voyant la prospérité de mon entreprise ce matin-là, j'éprouvais la certitude et la satisfaction de dire que personne, personne - pas même oncle Djefus - ne pourrait poser sur ma besogne son expérimentation vieillotte. Il s’agissait de rester tenace pour porter haut la main ma science ! Voyez- vous, soit on est buté soit on ne l’est pas, je le savais bien. À mon arrivée en effet, les prémices étaient à la hauteur de mes espérances. Les fleurs imbibaient de plein gosier les dernières gouttes de rosée qui tapissaient et ruisselaient sur leurs corps. Les pois émettaient leur première tige, les maïs aussi, les malangas avaient de larges fleurs, signe qu'en bas c'était prospère... bref le travail avançait et de cela j'étais fier ! Avec le génie qui m’habitait, j’avais récolté des résidus de tubes, de caoutchouc dans tout le village : tout ce qui n’avait plus son utilité. Avec eux j’avais réussi à inventer l’arrosoir de l’année qui avait même, je me rappelle bien, reçu les félicitations de mon parrain qui avait entrepris une longue pérégrination - et cela juste dans le but de voir en personne celui qui l’avait subjugué dans son huitième art! Il est mort suite à d’autres exploits pieds nus du même type et son projet en fut mis en péril - paix et repos à l’âme de parrain Polo. Cette culture, j'ai dû m'en acquitter, comme tous mes prédécesseurs, pour asseoir ma place de mâle dans le village. Des semences à ce matin-là, il y eut exactement un mois, et je ne ratais pas un seul jour sans les visiter quand bien même je n’en comprenais pas l'utilité. Il fallait voir à quel point j'étais tout heureux d'observer le devenir de mon exploit! C'était mon petit jardin d'Éden, où tout finirait sous mes molaires. Autant de bons fruits autorisés que de fruits défendus. J’ai mis mon arrosoir automatique-pratique, alimenté gratuitement par la rivière Larivière (c’était son nom, ce jour là celui qui les nommait avait été en panne d’inspiration, et je crois qu’il s’agissait encore d’un de mes oncles). J’avais terminé ce qui caractérisait les trente minutes qui succédaient à mon réveil.

« Il faut pas traîner » disait toujours mamie Lola. Alors j'ai regardé ma plantation d'un œil doux et affectueux pour leur dire à demain dès l'aube.


Bien vite, je fus complètement réveillé. Les tempêtes de caca qui couronnaient mes paupières avaient fini par plier bagage. Mon sang commençait à puiser sa sève. Fed partit au pâturage et comme d'habitude je l'accompagnais.

Mat (c'est ma mère, elle s'appelle Matilda ; je l'appelle par son surnom parce que j'ai gardé mon habitude d'enfance) disait que pour éduquer un mâle il faut s'y prendre tôt, cela explique pourquoi dès mes dix ans j’avais été affublé d'un vieux manteau qui allait de ma tête à mes orteils et chaussé d’une paire de bottes conforme à ma pointure. C'était oncle Sam qui les envoyait depuis les États-unis par voie maritime -pour faire joli. Aussi j'étais muni d'un sabre et chargé de conduire un troupeau de moutons et de chèvres avec Fed. Celui là c'est mon père. Il s'appelle Fednel, mais moi je l'appelle comme ça. Ils disent tous que ma génération n'a plus de respect pour personne et qu'avant c'était mieux car c'était plus strict. Moi j'y suis pour rien,, je n'avais pas choisi ma génération. Nous allâmes au morne Mont-clair et tout se passa à merveille, enfin presque : je trébuchai trois fois parce que ce matin là les moutons et les chèvres avaient également leur Grand Creux matinal. Au moment où mon visage allait saluer ce sol aride, qui semblait ne plus recevoir de pluie depuis un millénaire, Fed m'a remobilisé avec un coup de sabre bien flanqué. Au-delà de la langue du vénérable Poète, il convient de comprendre ce mot dans toute la portée de la signification que lui confère le créole haïtien. Vous imaginez : je ne pouvais même pas pleurer car j'avais quinze ans, et pleurer à cet âge là, c'est terrible pour un mâle. Arrivé au morne le soleil qui se réveillait avec ces airs coquets était tout simplement magnifique, et si je devais ajouter un grain de sel pour assaisonner ce plat je vous dirais juste qu'on voyait là l'exhalaison d'une telle brume que c'est à peine si je distinguais mon village en bas à cause de ce visqueux brouillard qui le recouvrait... Moi, ça me plaisait bien, car j'étais invisible et ça foutait la rage à mon frère Nelson qui en rentrant avait toujours ses chiniania de remords. « Toujours toi, toujours toi. Tu nous regardes mais nous on ne te voit pas ». Ça n’était pas ma faute s'il n'était pas encore un Timâle, comme dit-on ici. Quant à la splendeur et à la magnificence du morne, référez vous à la description du départ car là-dessus je n'ai plus rien à ajouter. Et aussi, je n'eus pas trop le temps pour le décrire car Fed m'avait missionné pour attribuer à chaque mouton et chèvre sa ration d'herbes...

Tant pis si ma génération dérange. Je trichais un peu, mes yeux déambulaient sur le morne d'en face : il y avait là un groupe d'hommes qui hurlaient torse nu, avec des pioches et qui criaient en chorale « Travay se la libèté ooo ! Travay se la libèté ooo ! ». Avec un petit effort de traduction cela donnerait ceci : Travail c’est la liberté oooh ! Travail c’est la liberté oooh ! Voyez vous, l’écart n’est pas énorme entre la langue mère et son rejeton.Être un mâle, clairement ce n'était pas un cadeau, dire que bientôt j’allais devoir les remplacer… Cette idée là me terrifiait... Mais en rentrant, quelque chose qui allait (peut-être) changer la donne m'attendait.


C’était la nouvelle à laquelle je dois Tout ! (Ou Rien).


***



C'est avec ces belles dernières images en tête que j'ai pris l'avion et quitté mon village ce matin là. Et le temps a bien bougé depuis, mais la situation financière, elle, n'avait pas bougé d'un iota. Mat et Fed, en vendant le troupeau familial, terrain compris, croyaient faire ce qui est de mieux pour moi. Et, vous n'allez pas me croire, même mamie Lola du haut de ses quatre vingt ans s’était endettée pour donner sa participation. En échange, elle acceptait de préparer le café pour ces hommes qui hurlaient de beau matin dans les mornes. De surcroît Fed, pour contribuer jusqu'au bout, avait réussi à dégoter l'argent qui assurait mes dépenses tout au long de mon Odyssée en échangeant avec son créancier un mois de mugissement sans rémunération. Un mâle, ça s'assume toute une vie.

Installé ici depuis cinq ans, j'allais pour la deuxième fois changer de travail. Ou plutôt de Tiboulot comme le veut l'usage, autant pour moi. Je me rendais sur le lieu convenu, et à mon arrivée grosse surprise : mon nouveau patron n'était autre que mon voisin ! Celui dont j'avais détérioré le visage avec une de ces raclées deux semaines auparavant! Et cela pour une histoire toute ridicule, si ridicule que je ne vais pas vous priver de votre temps si précieux pour vous la narrer.

Cependant si vous insistez, je vais vous dire brièvement de quoi vous faire une petite idée : c'était à propos d'une femme qui s’avéra être la sienne... bref encore un qui croit que ces diseuses de bonnes vérités disent vraies quoi ! Je ne vous raconte pas les détails mais mon histoire avec l’autre sexe, c’est à des années lumières d’un long fleuve paisible. Un jour peut être je vous en dirai plus… Passons…


Étant donné que c'était lui aujourd’hui mon patron, qui n’était pas moins mon ennemi ou mon matlo, comme on dit chez nous. Je dus faire avec, que voulez vous. J'étais là pour une journée de nettoyage et d'abattage. Je m'occupais de la partie ouest. Une fois faite, j'étais invité à embrasser une débroussailleuse pour la faire chanter sur les herbes. La température montait, les oiseaux de la belle Amazonie se turent sous les bruits assourdissants de nos outils.

Ce matin là j'avais fait la rencontre de Jérôme et c’est plus de lui que j’aimerais vous parler car son histoire narrait aussi bien la sienne que la mienne, et aussi par un besoin de retenue car je ne fais que vous dévoiler mon intimité. Ah ! Où est ma pudeur, où est-elle?!


Ce fameux Jérôme était également un nouvel arrivant, escorté par un certain Atis - c’était un surnom, en réalité il s’appelait Julien. Il présenta son poulain de manière triomphale : « Hé ! Par ici, regardez-le votre nouvelle mesure ! Je vous assure qu'il est bien dressé : il vient de la bonne race ! Alors quel est le téméraire qui osera tenir tête à Jérôme Bèlmonte ?»

Cet imbécile posa sa question pour de vrai, avec son air de grand général. A la différence près que ceux là avaient, eux, tenu en déroute l’entreprise de Monsieur Napoléon en 1803. Jérôme, dans toute cette démonstration rocambolesque, encombré dans son mal-être phénoménal, ne put illustrer les dires de son mentor que par un sourire nerveux et effacé. L'accueil qu’on lui réservait fut une brimade de rires aussi affreux que dédaigneux, de quoi lui mettre à son paroxysme la barre de l'angoisse.

« Et bien, une fois là, il vaudra ce qu'il vaudra ! » Lâcha dédaigneusement un dénommé Sécrété. Si jamais vous voulez savoir aussi le véritable nom de celui là, c’était Marvin.

Jérôme en apparence faisait mon âge, c'est à dire vingt ans. Jovial, décomplexé, son visage exprimait l'expérience, le sens des affaires et l'envie, le courage d'aller au-delà des obstacles. Il incarnait le père fondateur, le Confucius qui voyait avec sagesse qu’il « vaut mieux allumer sa petite bougie que de maudire les ténèbres ». Jérôme m’avait glissé à l’oreille afin de me convaincre que je n’avais pas à me plaindre de ma vie d’ici et que l’avenir m’appartiendrait si je persévérais.

Il racontait ce genre de causeries en espérant me persuader qu’ici j’avais toutes mes chances… mais vous savez, le plus souvent ce qu’il baratine passe par une oreille et fuite par l’autre. Parmi ces paroles qu’il laissait échapper de sa bouche avec cette pointe de certitude à en faire douter celui là même qui en détenait le droit d’auteur, en piochant à l’aveuglette, je gardais quelques unes et celles là, je vous avoue qu’elles sortaient du lot.

Au cours de la journée, j’apprenais que Jérôme avait un dossier tout comme moi qui lamentait à Kazan (c’est l’instance qui recueille les dossiers de ceux comme nous qui venons d’ailleurs en vue de nous accorder la grâce ultime : la scolarisation). Contrairement à moi, il avait terminé ses études, mais n'ayant aucune perspective d'avenir, ses parents avaient vendu tout leur bétail, toute leur terre allant même jusqu'à s'endetter pour lui offrir ce voyage, cet avenir…


« C'est fou hein, vous savez si bien comment vous financer... pourquoi ne pas créer des activités chez vous, je sais pas moi... monter un petit commerce par exemple ? Non, il faut que vous veniez ici, en Europe ! On dirait que c’est ici le pays où coule le lait et le miel. C'est pas possible ça ! » Remarquait un journaliste avec une voix semblable à ceux des urubus que j’entendais dans les mornes de Sainte-Anne (ainsi s’appelait mon village ). Il était payé sur une chaîne publique pour tenir ce genre de punchlines afin de sauver la France de cette grande invasion !

« Monsieur Apparere, vous êtes jeune et évolué dans un pays où règne en maître absolu un climat d'insécurité, d'injustice, de chômage, d'insalubrité, d'instabilité politique. Chaque matin vous vous réveillez et l'horizon s'annonce toujours plus sombre, plus désespéré, plus ténébreux que celui de la veille... Si vous savez qu'il existe un meilleur ailleurs que celui qui vous a vu grandir depuis votre première dent, jeune que vous êtes, rempli d'énergie, l'envie d'inciser la vie à pleine molaire vous enivre ». Lui répondait-on.

Et encore. « N'iriez vous pas ailleurs monsieur Apparere, afin de donner à votre existence le mérite d'être vécue ? C’est ce que vous répondraient de concert tous ceux et celles qui ont décidé un jour de donner une suite plus respectable à leur vie. »

« Je ne sais pas jeunes parasites, moi je suis d'ici et la possibilité d'être à vos places demeure nulle. » Conclut imparablement Monsieur Apparere.

Jérôme, tout nouveau qu'il était, ne sentait guère le poids de ces constations sur ses épaules. Moi je les entendais en boucle depuis cinq ans et à chaque coin de rue. Leur musique était de plus en plus résonnante, et j’étais à présent en mesure d’y répondre. Pourtant, de plus en plus lourdement, elles se suspendraient sur sa tête et à chaque fois qu'il mettrait un pied dehors elles s'aplatiraient sur lui, elles s’imposeraient dans tous les regards, les gestes, le comportement d'autrui... C’est incroyable, hein ? Dès qu'on pense immigré, on pense inéluctablement à un mec de quinze ans, violeur, voleur, qui a mené une existence de boue dans son pays et qui vient ici pour corrompre les "nôtres".

Paradoxalement c'est toujours l'inverse qui se produit, on pense aussi à ce jeune homme cireur, mendiant, maçon, éleveur dans son pays et ici prétend être ou à devenir médecin, journaliste, avocat, juge en omettant sans la moindre retenue sa misérable provenance d'en bas. En fin de compte, on n'occulte jamais la vieille octogénaire et son homologue qui viennent avec tous les maux du monde et veulent audacieusement bénéficier de « nos » soins sans s'acquitter des moindres frais : chez eux on les transporte en brancards pour aller implorer dans le seul centre de consultation du village un peu de tétracycline. Ici, un numéro, puis en un battement de cil deux ambulances se manifestent... Hé ! Elle n'est pas belle notre France ! C'est ça qu'ils veulent ces gens là , leur plus grand point commun est celui de profiter de notre système et de ses avantages paradisiaques.

Pour ces avantages paradisiaques, je reste confiant dans l’avenir car ils semblent se manifester avec une rare réticence: depuis cinq ans que j’étais là, je n’avais pas encore reçu la moindre éducation et le moindre soin… on peut dire en effet que je faisais bien d’espérer encore, d'espérer toujours !

Ces gens là, pour les paraphraser, leur seul but était d'échapper à une existence trop fatidique, trop chaotique et ils devaient se dire tout simplement qu’ailleurs c'est mieux. La moindre des choses serait de s’informer en premier lieu sur le pays d'accueil, quel qu'il soit. Accorderait-il tous ces avantages divins ? Si oui, tous les immigrés du monde entier n'iraient ils pas alors se blottir dans le premier canoë qui passe pour venir chercher leur part du gâteau au pays des merveilles ? Assurément, il y aurait moult Alice... Et puis les passeurs sont-ils plus informés qu'eux afin de pouvoir leur expliquer les intérêts de ce paradis ?

Admettons que tous les passeurs le sachent. Leur envie de tirer le gros lot leur laisserait-elle le temps d'expliquer tout ça à ces gens là, qui de plus, avec leur tête de toutes provenances, ne parlent pas la même langue ? Seraient-ils donc tant rempli de compassion pour accorder la moindre importance à ces gens là ? Jamais. Il faudrait qu’ils soient dotés du même cœur que le Nazaréen, mais : « C’est impossible ! Ces hommes ne peuvent délier la courroie des souliers du seigneur » aurait dit Jean le Baptiste en personne. Dans tous les cas, ces passeurs n'en auraient pas le temps car le pognon les appelle... et il faut bien qu'ils fassent tourner le trafic un peu de temps en temps pour faire importer leur nouvelle bagnole fabriquée sur mesure et venue fraîchement de Maranello, non ?


Alors il nous reste à envoyer au diable ces journalistes du dimanche et compagnie. Il faut leur faire sagement comprendre qu'ils devraient plutôt s'en prendre à ces barons du trafic d'être humain au lieu des êtres innocents qu'on ne cesse de violer sous les bois. Qu’on ne cesse de voler, tuer et laisser en pleine jungle comme dessert aux fiertés de lions et de jaguars. Les plus grandes forêts transfrontalières de ce siècle et les océans qui longent les continents sont des cimetières à ciel ouvert - où l’on a grand peine à repêcher des êtres humains. Paix et repos à l’âme de ces marcheurs.


C'est tout naturellement que je suis devenu ami avec Jérôme. Ensemble on se fixait la tâche de suivre l'évolution de nos dossiers à Kazan. Et si cette dernière avait de la bonne foi on pourrait, qui sait, suivre les mêmes cours à la fac. En toute logique, je ne me voyais plus au lycée. Dans mes différents Tiboulot j’osais estimer que j’avais suffisamment d’acquis pour passer à l’étape suivante. Les choses sur le terrain de la vie ici ne m’étaient plus secrètes. Jérôme souhaitait effectuer des études dans la langue du vénérable poète... Mais pour lors, les débroussailleuses accordaient une dernière danse à leurs chères herbes cavalières, et les pas maîtrisés de la troupe bien aguerrie de la bande à Atis Sécrété suscitaient nos curiosités, et nous appelait à prendre part à la danse festive.

Tout ce temps que j’ai mis à vous exposer mon existence d’ici. A vous parler du patron à qui j’avais affaire. J’allais changer une fois de plus de Tiboulot. Mais croyez moi cela valait la peine de souffler un peu et d’expulser quelques amertumes, cela me permet d’alléger les choses et d’aborder les obstacles sous des angles ignorés...


Jérôme était vraiment fait pour les études littéraires. Et bien que je ne comprenne qu’une phrase sur tout le truc, voici ce qu’il m’a fait lire récemment :


On est tous dans ce même bateau


Ce bateau aussi grand que l'orbe terrestre Regorgeant d'âmes aux origines diverses Petit tu monteras comme ton père avant toi Tu avances ou tu péris à bord de ce bateau là Ô flots tumultueux ô vagues ravageuses Le phare d’accostage encerclé par la brume Le capitaine convaincu qu'il atteindra l'autre rive À l'intérieur angoisse nostalgie pleurs désarrois revers entonnent nos âmes peureuses Quand surviennent les secousses aucune âme épargnée Si l'une d'entre elles a faim c'est l'ensemble qui gémit Et dans ce lieu divin tout pain est partagé Mon frère on est ensemble jusqu'au pays promis Dans ce bateau surchargé des âmes n'ont pu résister Emportées par les requins dépêchées par la République Nos âmes sont déchirées mais jamais on a de répliques Sinon petit sais-tu notre départ est scellé

Pour épargner le naufrage et ce compte dans l'équipage Rester entassés reste la seule solution Pour sortir la tête de l'eau et fixer l'horizon Avancer en binôme reste la seule option Petit tu monteras comme ton père avant toi Les torrents dans tes yeux ne sont rien qu’eau précoce Si j'en crois les vieux c'est là les prémices de l'entorse Alors petit lève toi devant nous vois le port


J’étais persuadé que la compréhension vous obéirait plus que moi, ce n’est pas aussi aisé d’être Analphabète-immigré-sans abri-en France. Mais je reste optimiste !


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