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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

A travers une âme - un extrait d'une nouvelle de Nitza Cavalier

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Je ne devais pas mourir.

Seize heures et trente minutes de l’après-midi, le soleil bat encore son record de rayons et de chaleur. Sans objectif précis, il se lève, il se couche.Il change de direction. Il plane.Il tourne. Il tourne. Il tourne. Il tourne en boucle,pour me rappeler combien je suis inhumain. Il part, il revient. Vous voyez, il s’en va, mais revient toujours,uniquement pour me mettre en face de sa brillance, pour me diminuer... Ah! ce soleil! Vraiment, il a de ces manières qui me font perdre la tête ! Quand je m’assoie avec ses rayons dans le dos, il n’y a pas d’ombre. Parfois je cherche, je regarde, je cherche, je ne vois rien. Je n’arrive plus à discerner les sombres courbes de ma tête qui se dessinaient sur le sol quand la lumière du soleil éclairait ma nuque. Autrefois,la silhouette de mon corps tatouée par terre me rappelait que j’étais poussière,qu’un jour je devrais voyager vers le pays«sans chapeau», mais je ne pensais pas que ce serait aussi tôt. Non plus, je ne pensais pas que le pays «sans chapeau», c’était ici. Je ne pouvais pas le deviner.

Mon ombre était encore belle, pleine de vie; elle valsait sur toutes les mélodies. Je me le rappelle, comme si c’était hier. Quand je courais, elle courait avec moi, elle était animée par la même énergie que moi. Elle poursuivait mes aventures avec passion et désinvolture.

Je n’ai plus d’ombre.

Je suis fixé au sommet de ce rocher solitaire qui s’élève au bord de ce qui reste de la mer, la vase. Les vagues, elles, sont parties très loin pour revenir un peu plus tard...Elles sont parties tellement loin,que j’ai l’impression qu’elles fuient quelqu’un ou peut être moi, puisqu’il n’y a que mon âme sans corps, les observant, perchée au centre des creux remplis par des flaques de boues où se plantent des bouteilles vides.

Quel genre de personne pouvait boire avec sa bouche une boisson,avaler sa salive, fermer les yeux, sourire, pour ensuite jeter la bouteille ici, devant ce beau paysage?


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Quel genre de personne pouvait pisser ici,piaffer ici,vomir ici, déverser tout son mal ici ? Quel genre de personne ?

Cela ne me regarde pas, je sais. Je ne suis plus un humain. Je n'ai plus la chair visible à l’œil nu, ni ce pouvoir de parler et de me faire entendre.Je suis un lâche. J’ai laissé la mort gagner sur ma vie.

Mais le problème, ce n’est pas moi. Le problème ce sont mes yeux. C’est ce que mes yeux voient toujours. J’aurais préféré ne rien voir après ma mort, comme ça, je n’aurais pas ce regret d’être parti. J’aurais préféré rester enfermer dans ma tombe, ou purger ma peine au purgatoire.J’aurais préféré ne pas naître dans ce pays de Tchen Bwa,comme on l’appelle ici. Facile de résumer tout une infinie de pratiques à deux simples mots!Tchen et ensuite, Bwa! Allez leur demander pourquoi! C’était,en fait,du Vodou que ces gens parlaient. Du vodou haïtien.Parfois je ne vois pas le rapport. Vodou, Tchen Bwa? Bon, c’est comme ça avec les langues;il y a toujours un mot ou une traduction qui surprend, qui vient de nulle part et qui s’impose. Juste parce que certaines personnes le veulent.

Pourtant, même divisé en miettes morceaux, partout dans l’Amérique, dans les Caraïbes, le vodou est ce qui nous connecte à l’Afrique. Il est ce cintre qui nous accroche aux ancêtres africains. Le Vodou du Dahomey! C’est bien lui qui nous enlève, progressivement, les séquelles de la colonisation. Même sans le savoir, le Vodou, c’est notre essence. En plus d’être une religion, il est une pratique culturelle qui s’impose. Nous naissons, nous vivons, nous respirons, nous dansons, nous mourrons, nous renaissons, à son rythme!

Oui, comme je vous le disais, les noms changent... Ma foi! Comme c’est facile de changer d’étiquette,au jour le jour,en un clin d’œil,comme si le temps n’avait pas de mémoires. Hmm...En vérité, je vous le dis,il y a des marques indélébiles,qui sont incapables d’être changées,incapables d’être effacées ou remplacées. Regardez au Brésil,c’est de Candomblé qu’on parle, le candomblé de Bahia. Peut-on enlever le Vodou dans ce culte? non, il est là, il est impérissable.J’insiste. Aux États-Unis, c’est Hoodoo qu’il s’est fait nommer. Je vous jure, il n’y a pas vraiment de différence,ce n’est pas la même pratique, mais les esprits ne changent pas. D’ailleurs Hoodoo , Vodou, ça rime mieux que Candomblé, je trouve! Ce sont à peu près les mêmes phonèmes [ou] et [ou], non? Pas besoin de vous faire l’éloge des différentes traductions, pardon,des différentes modifications (je voulais dire) à Cuba, à la Jamaïque, au Suriname, et même en Guyane! Nom de LEGBA! Cette variété me saoule! mais je comprends, chaque peuple doit avoir sa propre identité, sa propre cadence, chaque peuple se doit d’exister autrement.




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