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Je t'écrirai encore- une lettre de Sandie Colas

Photo du rédacteur: Cretté Alexandra
Cretté Alexandra
il y a 11 minutes
5 min de lecture

J’ai reçu ta lettre. Elle s’est fondue dans ma paume. De tes mots s’échappait un doux parfum,

comme un baume posé sur une vieille blessure. J’ai pensé à t’écrire en retour, mais comment

répondre à quelqu’un dont l’absence occupe encore autant de place?

Je me souviens de toi. De ton sourire. De ta joie de vivre. Je me souviens de cette robe bleue,

tachetée de petits ronds blancs et de petits points noirs que tu aimais tant porter. Je me

souviens de ce mouchoir bleu foncé noué sur ta tête, petit morceau de nuit posé sur tes

cheveux.

Je me souviens du bord de ta robe. Il devenait un panier, une cachette, presque une poche de

ciel, lorsque tu revenais du carrefour Jean-Michel, chaque matin. Tu y rapportais des

pistaches, du pain, des figues-banane, les marinades de madame Francillon.

Il y en avait pour tout le monde. Pour tes petits-enfants. Pour tes enfants. Et même pour tes

chiens. Oh, combien tu les aimais, tes chiens.

Je me souviens aussi de tes mains, celles qui mettaient des enfants au monde. Tu étais la sage-

femme du quartier. Tu as coupé nos cordons ombilicaux comme on défait un premier nœud

avec la vie.

C’est grâce à toi que j’ai vu un enfant naître pour la première fois: ses petits poings fermés

contre le monde, son corps encore humide de naissance, ses yeux qui ne savaient pas encore

où ils étaient, Sa bouche cherchant le sein de sa mère avec cette urgence que seuls les

nouveau-nés connaissent.

Tant que le premier cri ne venait pas, tu le gardais contre toi. Puis tu lui donnais un prénom.

Pour un garçon : Dieusel. Pour une fille : Dieudonne.

À certains, tu as laissé des fossettes sur les joues. À d’autres, sur le bas du dos. Comme si tes

doigts, après avoir aidé à les faire naître, revenaient signer leur peau.

Tu étais un rayon de soleil. C’est dans tes cheveux gris que j’ai appris à coiffer. Mes petites

mains s’y perdaient, recommençaient, défaisaient ce qu’elles venaient de faire. Cinq fois par

jour, s’il le fallait.

Tu avais cette patience des mains qui comptent les labapen un à un, les réunissent en petits

tas avant de les confier à la chaleur de la marmite. Je me souviens de tes doigts. Ils comptaient

pour nourrir.

Depuis, le pays a changé de calcul. On ne compte plus les grains. On compte les blessures. Les

départs. Les cadavres. Les silence. Les injustices. Et, de temps en temps, comme une erreur

dans le calcul, un morceau de sourire.

Tu aimais danser. Tu aimais chanter. Surtout cette chanson:

« Souw tifi rale kòw, Siw pa tifi, kenbe bondaw laloz, laloz… »

Je n’ai jamais cherché à comprendre les paroles. Mais pour nous tous, c’était la référence. Un

morceau de toi qui continue encore de résonner quelque part. Un morceau de toi que le

temps n’a pas su faire taire.

Je t’ai connue avec une force de guerrière. Je ne t’ai jamais vue pleurer. Toujours debout.

Toujours au soin des autres. Toujours avec un remède, une plante, une réponse cachée

quelque part.

Tu étais notre guérisseuse. Celle qui savait réparer les corps, calmer les douleurs, rassurer

les cœurs.

Pourtant, lorsque le soleil descendait, je te retrouvais parfois seule sur ton perron de béton,

assise sur ta petite chaise en paille, les pieds plongés dans une cuvette d’eau. Et tu fredonnais.

Peut-être que c’était ton moment à toi. Peut-être que, dans cette cuvette, tu laissais enfin

tremper toutes les fatigues que personne ne voyait.

Nous venions parfois te demander de remonter l’arbre de la famille, branche après branche,

de retrouver les noms, les liens, les morts et les vivants.

Ou bien tu nous racontais ces histoires qui semblaient appartenir à un autre monde. Comme

celle où tu nous disais être morte lorsque tu étais jeune. Arrivée là-haut, on aurait relâché

des chiens derrière toi et on t’aurait demandé de revenir continuer tes bonnes œuvres.

À l’époque, nous écoutions cette histoire avec les yeux grands ouverts. Aujourd’hui, je crois

la comprendre autrement. Peut-être que certaines âmes reviennent parce qu’elles ont encore

trop d’amour à donner.

Aujourd’hui, je comprends aussi que ce n’est pas parce que ton sourire était toujours là que

ton cœur n’a jamais connu la fatigue.

Derrière ta force, il y avait peut-être des tempêtes auxquelles nous n’avions pas de fenêtres.

Tu as dû souffrir. Ô combien en silence.

Je pense souvent à cette manière que tu avais de faufiler ta robe dans la cuvette de maman

lorsqu’elle faisait la lessive. Je revois encore son visage. Je l’entends dire:

« Granmoun, kotew pral ak rad koulè sa? Se rad blan map lave wi. »

Eh oui. Le blanc ne se mélange pas avec les couleurs. Ni le jaune ni le rouge encore moins le

noir.

À l’époque, je pensais qu’il ne s’agissait que de vêtements. C’est plus tard que j’ai compris que

certaines séparations étaient plus profondes que les linges.

Je ne savais pas encore que le monde avait, lui aussi, ses lessives, ses mélanges interdits, ses

couleurs qu’ils séparent.

Je ne savais pas encore que certaines frontières ne se voient pas sur les cartes. Elles se

déposent sur la peau. Elles s’apprennent dans les regards.

Depuis que tu es partie, nous avons grandi mais la famille s’est fissurée. Les voix se sont

éloignées, les habitudes ont changé, certaines maisons sont devenues des souvenirs et

certains visages ne se croisent plus que dans les récits. Il y a des liens que le temps a

desserrés, des silences qui se sont installés là où il y avait autrefois du bruit. Des morceaux

de nous éparpillés sur des terres différentes, comme si chacun avait dû sauver sa part de la

maison avant qu’elle ne s’effondre. Je me demande si, de ton vivant, tu avais déjà senti les

premières fentes courir dans nos murs. Si tu savais que derrière les rires, quelque chose

commençait doucement à se défaire. Malgré tout, nous n’avons pas cessé d’être une famille,

nous avons simplement cessé, peu à peu, de savoir comment le rester.

Le pays aussi porte ses blessures à ciel ouvert. L’instabilité ravage les jours. Les départs se

multiplient. Beaucoup ne rêvent que d’une autre terre. Moi aussi, j’ai quitté la nôtre. Je vis

maintenant sur une terre étrangère. Et il y a des heures dont je ne sais toujours pas comment

te parler. Des douleurs qui restent dans ma gorge, nouées comme une boule, refusant de

devenir des mots. Mais il y a aussi de la lumière. J’ai appris. J’ai aimé. J’ai évolué.

Nous sommes en 2026. Cinquante-deux ans plus tard, Haïti a retrouvé la Coupe du monde.

Tu imagines, Granmoun ? Les Grenadiers étaient là. Et pendant quelques instants, quelque

chose a changé dans le regard des nôtres. Aux quatre coins du monde, des voix se sont

élevées, des drapeaux ont flotté, des cœurs ont battu un peu plus fort. Nous étions fiers. Fiers

d’un pays qui, malgré tout ce qu’il porte, avait encore trouvé la force de se tenir debout.

Haïti nous a offert une autre histoire à raconter. Une histoire de patience. De retour. De

souffle.

Alors je veux croire que d’autres portes s’ouvriront. Que les enfants pourront un jour grandir

sans apprendre trop tôt le goût du départ. Qu’ils pourront aimer cette terre sans avoir à la

quitter pour survivre. Qu’ils pourront y construire leurs rêves, y faire leurs maisons.

Et tant qu’il restera, quelque part, un enfant pour rêver d’un avenir différent, une voix pour

chanter, deux mains pour reconstruire, alors peut-être que notre histoire n’a pas encore dit

son dernier mot. Peut-être que le meilleur n’est pas derrière nous. Peut-être qu’il nous attend

encore.

J’ai encore tellement de choses à te raconter que j’ai peur que cette lettre ne trouve jamais sa

dernière phrase.

Alors je vais m’arrêter ici.

Mais seulement pour aujourd’hui.

Je t’écrirai encore.



 
 
 

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