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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Alicia, un roman de Daniel Pujol, extrait.

1.


Les pauvres mots, les inévitables platitudes et longueurs d’un récit ne pourront jamais rendre compte de ce que fut Alicia pour ceux qui l’ont connu. Manuel, le docteur Mendoza, Moïse, vivront et mourront inconsolés après qu’elle s’en fût vers un destin qu’elle n’avait ni espéré, ni même attendu mais qu’elle avait accepté par l’un de ces sourires qui livrait à la concupiscence des hommes sa bouche candide et dévoreuse. L’homme attentionné et respectable, au bras duquel par un beau lundi de mars elle s’embarqua pour un avenir paisible, vers ce pays où il fait froid, où les rues sont propres et presque tout le monde mange tous les jours, là où comme on dit « les trains arrivent à l’heure », loin de nos vices et de nos misères, aura-t-il en sa compagnie, peut-être définitive, découvert la joie ? Il s’agit d’une autre histoire, qu’un autre racontera probablement s’il en a envie. Alicia, en bonne épouse importée, préparant des plats exotiques dans une cuisine toute brillante de propreté et de perfection technique. Alicia bonne mère et belle-fille modèle, écoutant patiemment les cours de civilisation du milieu familial de son époux.

Alicia fidèle.

Mon Alicia, chez nous, dans notre pauvre et immense pays de rues boueuses, d’enfants perdus et de crapuleries sans nombre, dans notre pays de goûts, d’odeurs et de musiques, ma patrie d’amour et de turpitudes « qui boit des nuages, mange de la terre et urine de la mer » comme le dit notre plus grand poète, demeure la seule Alicia ayant jamais vécu. Ce soleil, qui ne brille plus pour moi à présent, mais dont les brûlures tourmenteront encore longtemps mes jours.

Je ne prétends pas avoir été, par elle, davantage aimé qu’un autre. Peut-être l’ai-je été même moins. Comme toutes les filles de sa condition, elle préférait sans doute les mauvais garçons aux écrivains. Elle n’était pas du genre à dévoiler ses sentiments au tout venant. Cependant, ce dont elle me fit don m’appartient pour toujours. Personne, jamais, ne me le dérobera. Que je souffre aujourd’hui, est un prix dérisoire pour le trésor dont son souvenir me donne la jouissance.

Je fais l’inventaire des lieux où soudain elle avait l’habitude d’apparaître, furetant de ses yeux de petit fauve les coins et les recoins où se dévoilaient des désirs à combler. Je dresse la liste des objets qu’elle eut un jour l’occasion de toucher. J’effleure une partie de mon corps si longuement choyée et caressée par ses mains aux doigts vifs et tièdes. Un canapé, un lit, un fauteuil, mémoire vive de ses cuisses, de ses fesses, de ses jambes qu’elle avait coutume de ramener sous elle, de sa chaleur et sa moiteur imprégnant longtemps les draps après son passage, me plongent, lorsque je les aperçois, dans une mélancolie sans fond. Je ne peux entendre un air de musique sur lequel nous avons dansé, ses seins épanouis roulant sur ma poitrine, son souffle parfois chargé d’alcool dans mon cou, énervant et indispensable, je ne peux me rappeler tout cela sans que la terre s’ouvre sous mes pieds. La gorge sèche, les yeux brûlants je demeure pantelant tel un zombie en plein midi. En dépit de ce que son absence me coûte en petits enfers quotidiens, ce qu’elle m’a donné constitue pour moi, la fierté de ma vie, l’honneur de mon existence.

Je ne prétends pas avoir été, par elle, davantage aimé qu’un autre, mais de tous ceux qui l’auront connue, je suis sans doute celui auquel elle aura le plus parlé d’elle. Ne dit-on pas que pour nous, écrivains, les mots n’ont pas de prix ? La formule me paraît ridicule mais lorsque j’y associe le nom d’Alicia, je la reprends et il me semble évident que non, les mots d’Alicia n’ont pas de prix.

Manuel aura sans doute mieux goûté sa chair. Mendoza y aura trouvé sa plus grande consolation et Moïse son salut. Je tenterai de les évoquer leurs en m’effaçant le plus possible, je les raconterais en me faisant complètement oublier, mais avant, quitte à porter de l’eau au moulin de ces critiques qui ne cessent de me reprocher ce qu’ils appellent mon « bavardage égocentrique », il me faudra retenir encore un peu votre attention sur ma pauvre personne.

J’habitais alors une petite maison confortable héritée d’un oncle. Il avait dû lui-même l’acquérir par distraction, au temps où spéculer sur le prix du café permettait de gagner sa vie. Elle avait la forme d’une tour, une excentricité sous nos climats où les fantaisies architecturales n’ont pas cours. Il n’y a pas longtemps je suis passé devant, elle est aujourd’hui à l’abandon, et me suis rendu compte que l’on pouvait aisément la comparer à la tour Hölderlin de Tübingen. J’ai commencé ma carrière comme propriétaire du simulacre de la demeure où le grand poète, lui, l’a achevée dans la folie. J’ai vendu la tour le jour où j’ai réalisé qu’Alicia y avait été trop présente pour qu j’y trouve encore le sommeil ou la sérénité. A l’époque, celle des années Alicia, je n’étais bien entendu ni célèbre ni riche. Je ne me débrouillais cependant pas trop mal, entre des cours à l’université, des chroniques culturelles dans plusieurs journaux et une émission de radio, « Fréquence littéraire », sans oublier de fastidieuses mais assez rentables traductions techniques et commerciales, du français, de l’anglais, de l’espagnol, de l’italien et bien entendu de l’allemand et d’innombrables papiers alimentaires sur tous les sujets imaginables. Alicia me rendait visite de temps en temps dans l’après-midi, ou bien nous rentrions ensemble, au petit matin. Mendoza dormait dans le lit conjugal et aucun gringo, à ce que je sache, n’avait été retenu dans ses rets. A un moment donné nous avions commencé à vivre ensemble.

Enfin, presque…

Je l’avais connue au bordel, naturellement, et j’y retournais souvent la retrouver. Elle ne me demandait que rarement de l’argent et jamais, depuis assez longtemps, en échange de sa compagnie. Elle prenait plutôt pour prétexte de nébuleux investissements dans des affaires dont les bénéfices lui permettraient de reprendre ses études. Elle pensait qu’en homme éduqué je ne pouvais qu’approuver d’aussi nobles intentions. Plusieurs fois cependant, lors de disputes violentes dont les sujets aujourd’hui m’échappent, elle n’a pas manqué de me hurler au visage : « Fils de pute, n’oublie jamais que la première fois tu m’as eue en me payant. »

Ma tour se trouvait assez loin du fleuve, dans une zone paisible et ombragée où l’on accédait par une route dont les méandres donnaient le tournis. Elle surplombait un panorama de toits, d’antennes, de gratte-ciels, de parcs exubérants et de vénérables monuments historiques. On pouvait, par temps clair, apercevoir au loin, la ligne brune du fleuve et les grues du port, les toits rouges du marché. Vers l’ouest, à flanc de morne, on devinait les taches grises des bidonvilles qui s’accrochaient à la pente. Des quartiers pauvres, il n’y en avait pas que sur les hauteurs. Sur la route de l’aéroport, le long des canaux, autour des entrepôts, se déployaient les labyrinthes des constructions illégales, bancales, des blocs de briques et de ciment, les cases branlantes gorgées d’humidité, les abris de tôle. De chez moi on ne les apercevait pas mais personne n’ignorait leur présence. Nous imaginions - mais va savoir - que c’était dans l’un de ces endroits qu’Alicia logeait.

Alicia, se tenait sur le canapé de mon salon cuisine, assise, les jambes repliées sous elle, enveloppée d’une grande serviette blanche qui parfois glissait et dévoilait un sein, ruisselante pour avoir pris une douche, des mèches de cheveux mouillées descendant le long de son cou et de sa nuque. Elle faisait tourner dans sa main une tasse de café et me regardait, songeuse, un doux sourire figé sur ses lèvres, pendant que je rangeais des papiers sur la table basse. Je connaissais son corps pour l’avoir si souvent visité mais je tentais encore de l’imaginer nue et à chaque fois mon imagination me menait par le bout du nez. Elle avait l’air de le comprendre et elle s’en amusait. Lorsqu’elle se tenait ainsi devant moi, sa posture exprimait soit un avant soit un après. Nous allions nous coucher ou nous venions de nous réveiller. Dans les deux cas et la durée s’abolissait en une sorte éternité d’odeurs et sensations. Elle s’installait parfois deux ou trois jours chez moi et souvent elle passait son temps dans la salle de bain, à s’oindre de crèmes chères que lui avaient offertes ses clients des différentes marines marchandes qui mouillaient dans notre port, à enduire sa chevelure compliquée d’huile de tortue, à soigner ses ongles et épiler son pubis. J’écrivais. Les rumeurs de ses déplacements dans la maison me maintenaient dans un flottement plaisant, au-dessus des aspérités de l’existence. Les mots, les phrases, les paragraphes se formaient sur l’écran de mon ordinateur, fluides. Elle ne s’employait jamais à aucune tâche utile, elle ne m’aidait en rien dans la tenue de mon intérieur. A peine si elle refermait le réfrigérateur après s’être servi à manger et à boire. Elle ne rangeait jamais les livres qu’elle saisissait au petit bonheur la chance dans ma bibliothèque, les feuilletait, s’y attardait un peu tel un chat qui renifle une proie, la mordille, la lèche, lui donne quelques coups de patte puis la délaisse. Parfois elle me soumettait des citations que je devais lui expliquer. Elle se révélait pointilleuse dans les détails. Il lui arrivait aussi de me perturber. Elle ne pouvait s’imaginer qu’écrire demande de la concentration et qu’il soit très difficile de ressaisir le fil de ses pensées une fois celui-ci interrompu. Elle se penchait par-dessus mon épaule, elle posait ses doigts sur ma nuque, la massait doucement, elle s’asseyait sur le sol près de mon fauteuil, posait sa tête sur mes cuisses et me parlait de futilités. En fait je n’arrivais à bien écrire que lorsqu’elle était là sans s’occuper de moi. Aussi, je m’interrompais souvent pour écouter ses petites histoires.

Elle aimait les marins. Elle en possédait une collection considérable et échangeait des messages avec eux sur son portable, qui commençaient immanquablement par « mon chéri si tu savais comme tu me manques ». Ce n’était pas le prestige de l’uniforme qui la motivait mais le goût des voyages et des langues étrangères. Elle en déformait les prononciations à les rendre méconnaissables mais possédait un très riche vocabulaire, y compris en finnois et tagalog. Elle préférait aux plus jeunes et aux plus beaux les plus tendres et les hommes mûrs aux tempes grises, aux regards appuyés. Dans sa collection se détachaient parfois des cas exceptionnels.

« Une fois, à La Caravelle, un groupe de marins m’invite à sa table. Des Américains je crois, ils parlaient anglais. Parmi eux, un noir superbe. Un visage, des lèvres, des mains. Très réservé, très poli. Plutôt taiseux. J’ai compris que je lui plaisais. J’étais contente, tu ne peux pas savoir. J’ai appelé Paula et Rose pour les autres et je me suis occupé de mon noir. Excuse-moi, tu sais comment je suis, tu sais ce que j’aime, mais quand je vois un beau noir… Tu me suis ? On discute, il parlait bien notre langue. Il était ingénieur de transmissions, il passait son temps en mer à régler des appareils. Je n’ai pas tout compris. Sa famille lui manquait mais il adorait son métier. Enfin, au bout d’un moment, il m’emmène au motel. On prend une suite. Il me déshabille, m’embrasse partout. Il avait de ses mains et une langue… Il m’embrasse mais lui ne se déshabille pas. Au bout d’un moment je vais prendre une douche et je reviens, enveloppée dans une serviette, tu vois un peu comme maintenant. Bon, je m’installe sur le lit, je règle les lumières, l’air conditionné, et je lui demande s’il ne va pas sous la douche lui aussi. Il y va, mais d’un air, tu vois comme s’il voulait rester encore un peu. Moi j’avais envie de lui. Finalement il y va et quand il revient il me demande de baisser un peu la lumière et s’allonge près de moi en gardant sa serviette autour de la taille. Je l’embrasse, je lui suce les seins et quand je veux lui ôter sa serviette, bon, il me laisse faire mais il ne paraît pas pressé. Enfin, j’y arrive et alors là… Mon Dieu… Elle est énorme. Je n’ai jamais vu ça. A peine si j’en fais le tour avec la main. Impossible de la faire entrer où que ce soit. Je la caressais avec une espèce de crainte et je le regardais. Jamais je n’ai vu un tel regard. Une douceur, un désespoir. Il n’arrivait pas à parler. J’ai passé la nuit avec lui. Bien sûr on n’a pas pu faire grand-chose. Je me suis endormie, la joue posée contre cette chose énorme, belle, douce, effrayante. Nous avons passé trois jours et trois nuits ensemble. Je dormais avec lui à son hôtel. Nous ne nous sommes pas quittés un instant. Je l’ai emmené manger des crabes chez Silvio. Nous passions nos soirées dans ce bar où j’ai travaillé avant de commencer mes bêtises. Il m’a fait des cadeaux. Il m’a raconté des histoires. Mais dans la chambre, lorsque nous nous retrouvions seuls et nus, il ne parlait plus. Il me regardait de cette façon, désemparée. Je m’endormais toujours la joue collée à la même chose, je l’embrassais, je lui faisais des caresses. Un soir, il s’est endormi avant moi, comme un enfant, son corps puissant et soyeux, brillant dans l’obscurité de la chambre, découvert. Je n’arrivais pas à dormir et mes larmes se sont mises à couler. J’ai baigné cette chose superbe et inutile de mes larmes. J’en ai encore le goût salé dans la bouche. Pendant la journée, il ne se montrait jamais triste. Il riait, plaisantait. J’aimais me serrer contre sa poitrine large. Puis le soir, de nouveau ses silences. J’avais peur que ça se termine. Tu sais comme je m’attache vite. En même temps je voulais que ça finisse. Ça nous menait où, ce silence ? Le dernier jour, dans la soirée, je l’ai accompagné sur le quai là où la vedette devait venir le chercher pour le conduire à son bateau, un gros pétrolier je crois. Je n’avais pas lâché sa main depuis que nous nous étions réveillés. Nous avions pris notre douche ensemble, je l’avais savonné, partout. Lui aussi a fait la même chose avec moi. Quand nous nous sommes retrouvés là, avant qu’il embarque, j’ai enfin lâché sa main. Il m’a regardé et a pleuré. Je ne me suis pas aperçue tout de suite qu’il allait pleurer. Il a serré ses mâchoires, d’une façon… J’entendais ses dents grincer. Je ne comprenais pas. Puis ses yeux sont devenus rouges et les larmes ont coulé. Ses larmes coulaient sur ses joues comme mes larmes avaient coulé sur sa chose, quand il dormait. Comme dans un film. Une novela. Mais dans un film, une telle chose paraîtrait ridicule. Et puis, comment veux-tu raconter une histoire pareille dans un film ? Ça ne pourrait pas passer à la télé. Avec les enfants. Moi je me tenais là et je ne savais pas quoi dire, quoi faire. Je me tenais là, je n’avais pas vraiment envie de pleurer. Pourtant, si tu pleures devant moi, j’éclate en sanglots. Tu me connais. Je n’arrivais pas à parler et je suis partie. Comme ça sans rien dire. Je ne l’ai pas embrassé une dernière fois. Je me suis retournée et je suis partie. J’ai serré les mâchoires moi aussi mais je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il s’appelait William. S’il est repassé par ici il n’a plus jamais demandé après moi. En tout cas à La Caravelle je ne l’ai plus vu. Vois-tu, il y a des choses qui arrivent et on ne sait pas ce qu’il faut en penser. »

Lorsqu’elle m’avait raconté son histoire cela m’avait presque irrité. Je ne supportais pas toujours facilement son impudeur lorsqu’ils s’y mêlaient d’autres hommes. Elle livrait toujours des détails que mes principes réprouvaient et que ma curiosité recherchait. Au fond, j’étais jaloux bien entendu, tout en sachant que la jalousie en ce qui concerne Alicia était une idiotie. Je demandais aussi si ses histoires étaient toujours vraies. Pourquoi un noir au sexe disproportionné ? Après qu’elle eut quitté ma maison pour quelque temps, je me suis rappelé son histoire. Et me suis aperçu que moi aussi je serrais les mâchoires, sans pleurer mais sans savoir ce qu’il fallait en penser.

Alicia semblait aimer Manuel. Un garçon aux manières impeccables avec une allure de félin pour lequel Romuald, le patron de La Caravelle, nourrissait, prétendait-il, des sentiments paternels. Manuel se montrait aimable avec tout le monde, toujours disposé à rendre service mais personne ne pouvait dire de quoi il vivait. Nous le craignions un peu, il faut l’avouer, peut-être à cause de sa prestance. D’après Mendoza c’était un voyou, ce qui ne l’empêchait pas d’entretenir les meilleures relations du monde avec lui.

« Je reconnais ce style. J’ai passé une partie de mon adolescence en compagnie de ce genre de type. Des caïds de quartier. Aujourd’hui ils fabriquent des brosses au pénitencier central. Des gars d’une civilité, d’une générosité, que l’on ne peut même pas concevoir dans d’autres milieux. Avec les enfants, les vieux… L’un d’entre eux, Joao Moustique, aidait ma mère à porter ses courses. On a retrouvé un matin, flottant dans l’eau du canal un gars qui lui devait de l’argent. Sans le clamer sur les toits, Joao n’a jamais nié avoir fait le coup. La carotide avait été tranchée avec une telle violence que l’on s’étonnait que la tête eût encore une attache avec le corps. »

Manuel était un bel homme sorti d’un magazine de mode masculine. Il ne donnait pas l’impression de dépasser la trentaine mais la maturité accompagnait chacun de ses gestes, qu’il eut porté un verre à ses lèvres ou bien saisi Alicia par la taille en déposant un baiser dans ses cheveux. Quand il était là Alicia n’avait d’yeux que pour lui, veillait à ce que rien ne l’incommode et gardait vis-à-vis de nous, non pas de la distance, ce n’est pas dans nos mœurs, mais de la courtoisie c’est-à-dire des manières de cour. Rien, jamais, dans nos relations, ni chez Manuel, le docteur Mendoza ou moi, ne dénotait la jalousie. Manuel devait très bien savoir la nature de nos rapports, Alicia lui en parlait peut-être. S’il nous semblait naturel de taire nos sentiments, Alicia en revanche ne cessait de désigner Manuel, en son absence, comme son « bébé », sa « passion » ou son « désiré ».

Nous avions connu Alicia au bordel.

Je me trouvais avec Mendoza au bar de La Caravelle et il me racontait son histoire habituelle.

« Les études de médecine, mon cher, sont des études de pauvre, en dépit des apparences. Moi-même… »

J’avais très envie d’une femme, ce soir-là.

Il y en avait déjà quelques unes, de très belles, qui se promenaient en salle et autour du comptoir. J’avais offert quelques verres, caressé des chutes de reins et lancé des promesses. J’écoutais Mendoza, distraitement, et lui-même ne parlait que pour ne pas se taire. Je sentais en lui aussi le désir monter sans se fixer sur aucune de nos amies habituelles. Rose me prit à part pour m’extorquer un billet de vingt en prétextant je ne sais plus quelle urgence. Il n’y était pas question de vie ou de mort, mais presque. Aline me demanda si je lui faisais la tête et si le docteur avait des soucis. Je demandais à mon tour à Mendoza s’il avait des soucis et il me répondit qu’à présent qu’Aline était apparue ses soucis s’étaient envolés. « Je te vois plus tard, amour, pour l’instant je discute avec mon ami. Mais tu peux rester si tu n’as rien d’autre à faire. Prends un verre. » Aline avait autre chose à faire et rejoignit une copine au billard qui proposait une partie à deux blonds aux allures de mormons. A une table, une bande de gros débraillés accueillaient bruyamment une fille qui allait leur faire un strip-tease.

Les « filles à show » avaient une réputation particulière. Le fait de danser nues, sur la scène ou devant les tables, selon une chorégraphie immuable, leur conférait une aura qui leur permettait d’exiger des tarifs plus élevés. Et d’adopter dans leurs pratiques intimes, d’après les témoignages de quelques rescapés, une componction de fonctionnaires blasés. Une caste de prétentieuses qu’aucun habitué n’aurait fréquenté et que nous saluions, d’un signe de tête distant lorsqu’elles se pavanaient devant le comptoir, la mine grave et le roulement des hanches mécanique.

« Je ne sais pas ce que les gringos leurs trouvent, mais moi je les supporte à peine. », nous dit Romuald, qui avait quitté son bureau de l’étage pour nous saluer.

A un moment donné de ma vie d’après, si l’on peut appeler cela une vie, alors que ma réputation littéraire me permettait d’entretenir des relations amicales avec des étrangers, un universitaire allemand de passage, que j’avais emmené à La Caravelle, après m’avoir fait jurer de ne jamais mentionner notre escapade devant son épouse, me fit part de sa perplexité sur nos attitudes d’indigènes vis-à-vis des « filles à show ».

« Je ne vous comprends vraiment pas. Vous négligez les plus belles femmes d’ici, les plus distinguées, vous les snobez même et vous vous rabattez sur des filles que bon, je qualifierais de pas mal en demeurant généreux. »

Je lui répondis que « les plus belles femmes » n’existaient pas et que si nous nous « rabattions » sur quoi que ce soit, cela s’appelait la vie. Je le laissais se débrouiller avec ça, convaincu qu’il en tirerait l’argument d’une étude.

Mais revenons à la nuit de l’apparition.



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