Trente pièces, la fabrique du silence- une nouvelle de James Son Derisier, illustration d'Eunice Pierre

Aujourd'hui, le soleil s'abat sur Trente-pièces comme un vent froid qui terrasse le nord.
15 heures tapantes. Le temps s'arrête, fige la vie. Les paroles s'immobilisent devant ce drame. Trente-pièces a brûlé. Oui ma cité a pris feu. L'amour et la misère, tous calcinés par la vapeur de l'horreur qui se produit. Orgueils, colère, haine, débauche et amour, tous enfermés dans ce fourneau. On ne se demande pas comment, pourquoi ni qui a provoqué cet incendie. Les seules préoccupations ne sont que les regards figés, dont les yeux pleins de peines devant le cri des habitants désemparés et les larmes qui ruissellent sur tous les visages. L'eau qui coule des yeux jusqu'au menton trace sa route en emportant les tracas de la vie pour les déposer dans la bouche, qui reste grande ouverte pour crier, savourant un goût amer de la vie. Chaque déferlement pleure une vie détruite, un avenir hanté. Est-ce la malchance ? Ou la vengeance de l'autre ? Les mots peinent à créer un passage dans les bouches des spectateurs pendant les 5 minutes qui suivent le début de l'incendie.
-" Bonjour monsieur l'agent. Je me nomme Joseph et voici ma déposition". Je ne me souviens pas de plus de mots. "Ey Joe, lève-toi et cours, ta maison prend feu. Tu vas mourir", c'est bien le propos qui m'a fait prendre conscience de la situation. Les paroles de ma voisine m'ont transporté dans un autre univers, un monde de feu totalement bouleversant contrairement à ce que le quartier vivait quelques heures avant.
- Monsieur Joe, vous n'êtes ni dans un récit pour me raconter toutes ces choses, ni dans un hôtel de police pour faire une déposition. Vous devez justement me dire qui a provoqué ce drame. Je suis agent de police, je veux savoir.
-Ma mémoire rescapée de l'incendie n'arrive pas à décrire ce fait qui s'est produit dans mon quartier. D'ailleurs je prenais sommeil après une matinée à faire un boulot pour un patron, nettoyage dans son jardin. Après m'être réveillé sous le cri de ma voisine, Solange, je courrais, aveuglé par la fumée, sans savoir où j'allais mettre mes pieds. Je ne sais strictement rien de la cause de l'incendie Monsieur l'agent.
20h, les mêmes galères se poursuivent à Trente-pièces. La cité est devenue noire. Le ténèbre gagne même les maisons épargnées par l'incendie. Plus d'électricité, pas de téléphones rechargés, même pas une lampe à kérosène. Ceux qui avaient besoin de déambuler dans la nuit, pour récupérer leurs pièces d'identité dans leurs maisons épargnées par la flamme, se laissaient guider par la faible réverbération d'insectes phosphorescents. D'autres se laissaient guider par leur souvenir de la tracée des routes et la position des trous qui faisaient danser, la nuit comme le jour, les véhicules qui empruntent la route, mais se heurtent à des morceaux de bois des cases à demi brûlées, des clous et des tôles qui ajoutent sur leur misère, faisant couler leur sang déjà bouillit par la fumée sans pitié qui ne fait que pointer son nez vers le ciel. Serait-il une prière transportée vers Dieu ? L'odeur suffocante de la fumée oppresse les poumons de tous ceux qui n'arrivent pas à quitter les lieux. Depuis la forte chaleur provenant de la première maison touchée par l'incendie, le nom de Dieu se prononce sans arrêt comme un mot de passe pour limiter les dégâts. Les chants, les prières et toutes sortes de propos bannissant le diable se prononcent dans un univers trouble qui va faire dans pas longtemps la une de la presse tant au niveau local qu'au national. Est-ce une manière d'inciter les autorités à agir pour contrôler l'habitat en Guyane ? De prendre en charge la situation de ceux dépourvus de tous biens, même de leurs êtres les plus chers ? En tout cas, seul le nom de Dieu parvient à calmer leur douleur, à donner espoir à ceux qui, jusqu'à présent, n'ont que les vêtements sur leur corps comme bien précieux. Yo ak de po bouda yo kounya.
Jeff mon ami, tu es mon réconfort ce soir. Je ne sais pas si je pourrais tenir après ce drame. Toute ma vie est partie en fumée. Comme tu peux le constater, mes larmes témoignent ma vie désaccordée à la réalité. Trente-pièces reste dans ma mémoire la ville de l'amour, du vivre ensemble et de la misère qui s'octroie un passage dans tous les recoins. Je dis "ville" mais ce n'est pas vraiment une ville. Dans la zone on a cette habitude de dire que Trente-pièces est une ville qui ne sommeille jamais. Cette expression fait son chemin jusqu'à devenir un slogan. Ce n'est qu’un putain de quartier perché sur la colline de Baduel. Il tient son nom d'une grande maison de trente chambres avant l'arrivée massive des habitants sans papiers. Ce nom devient une blague dans la bouche de certains pour caricaturer la misère. Mais de notre côté, c'est la ville qui nous fait exister, puisque à 10 mètres de là, nous ne sommes que des rescapés de l'enfer.
- Joe, je croyais que tu vivais dans une villa avec des rêves grandioses à conquérir. Tellement je te voyais souriant à l'université, toujours bien sapé et tu montrais l'image d'un quelconque intellectuel ayant une grande bibliothèque. Je suis juste choqué quand tu m'as dit que ton quartier a pris feu et que tu habites à Trente-pièces.
- La joie n'est que le reflet d'une âme épanouie. Je peux témoigner que le contentement dessinait dans le cœur de chaque habitant de mon quartier. Parfois je me lève sans savoir ce que je vais prendre comme petit-déjeuner. Mais j'aime garder espoir. Il est important d'être respectueux et d'avoir une grande sagesse. D'ailleurs c'est ce qui fait que je sois toujours satisfait dans la vie. Je n'ai aucun papier, sauf mon passeport et ma carte d’étudiant, pourtant je vis comme tout le monde. En passant, à cette heure j'allais justement faire un crédit chez une voisine qui vend des plats. Cette Jacqueline est la reine du quartier. Elle nourrit tout le monde au moins une fois. Elle me vend souvent à un prix abordable même si je peux passer un mois sans lui donner son dû. Elle aussi, elle croit en l'espoir, en mon devenir surtout. Elle me traite toujours avec respect. Elle fait toujours la blague avec sa fille aînée, Rose-Merline, disant qu'elle devrait me choisir, au moins nos enfants auront une bonne éducation. Je rigole souvent quand elle raconte ces choses, mais ce qui m'intéresse c'est de vivre pour moi à l'instant présent sans penser à une vie de famille. Mais qu'est-ce que ses enfants vont devenir maintenant ? Sa maison a pris feu et il ne reste que du charbon des bois qui ont été ravagés par l'incendie et la cendre. Elles sont sans doute de l'autre côté de la rue en train de pleurer, ou peut-être elles se trouvent dans le bus qui se dirige vers le collège Paul Kapel avec les victimes de l'incendie. Est-ce qu'elle pourra vraiment tenir ? Toute la misère du monde lui arrive. Deux mois de cela, la police aux frontières avait déporté son mari en Haïti. Homme généreux, il ne fait que subir maintenant la situation de son pays. Il a dû se réfugier dans un coin éloigné de Port-au-Prince. Mais ces enfants restent condamnés dans la misère qui sert de logement aux personnes ignorées de la société. Je ne peux pas dire sa femme aussi, puisque depuis son absence Jacqueline voit un jeune homme. Karl qu'il s'appelle. Parfois je prends du plaisir le soir quand Jacqueline chante sous les coups de mains de Karl. Ce baraqué ne fait que déposer toute l'énergie acquise dans les bons petits plats dans les fessés qu'il administre aux fesses de notre Jacqueline. Oh ma chère Jack, tu es bonne partout. Je me rends derrière sa maisonnette exprès le soir quand je vois passer la mobylette de Karl. Je m'apprête toujours à un spectacle différent des grandes salles de Cayenne. Je dois dire que la vie ne me donne pas ces genres de plaisir, de pouvoir vivre le luxe qu'offre la ville capitale. Toute ma vie se déroule entre Trente-pièces et l'université.
Un soir, Karl passe avec son scooter rouge et le stationne directement à côté du petit restaurant "Chez Jack", c'est moi qui ai donné ce nom au petit resto et j'étais même chargé de l'écrire sur une pancarte devant la tonnelle. Deux minutes plus tard, ce ne sont que les deux filles de Jacqueline, Rose-Merline et Andrise, qui gèrent le petit business puisque le plaisir devrait se conjuguer à deux maintenant sur le lit. Moi je passais derrière les autres maisonnettes, toutes en tôle, pour trouver un coin noir afin de participer au spectacle que je ne voulais pas rater. Moi je peux rester immobile pendant 30 minutes pour pouvoir assister discrètement aux mouvements sur le lit de Jacqueline. J'étais scotché aux tôles de la petite maison et ma tête passait par la fenêtre qui donne sur le grand lit. Une lumière de bougie éclairait comme une luciole sur la petite table de chevet qui se trouve à hauteur du genou de Karl, alors que Jack était déjà sur le dos en attendant que Karl lui donne du plaisir. À peine que Karl lui met le majeur dans le vagin, Jack appelle tous les saints du monde. Il faut dire que les droits de Karl sont aussi costauds que ses doigts de pieds. Moi je commençais à m'imaginer avec sa fille, Rose-Merline. Pour une fois j'avais envie d'elle. Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas belle que je n'exhausse pas les prières de sa mère, mais justement parce que je ne veux pas d'autres problèmes en plus des miens. Bref, Karl commençait à suer de grosses gouttes sous la chaleur étouffante des tôles, alors que Jacqueline devrait maintenant monter et descendre plusieurs montagnes à force que son copain déhanche très fort et rapidement. Après une telle prestation, il peut emporter tout ce dont il a envie dans "Chez Jack". Moi je restais figé jusqu'à ce qu'une petite pierre déboule sous ma savate gauche. Cela a mis fin à mon spectacle puisque je devais courir, après le "Qui est là de Jacqueline ? " pour pas qu'on me voit. En courant, je me suis heurté contre une tôle déchirée qui fracasse ma jambe droite. Depuis ce soir, je suis sorti de la maison qu'avec un pantalon long pour éviter le soupçon de Jack. J'ai même passé plusieurs jours en évitant la route menant vers le resto. Cela reste un rêve pour moi de vivre ces moments. Mais la cadence de cette soirée de plaisir m'a donné une leçon. Je ne guette plus les personnes qui font l'amour dans la zone. Je préfère entendre s'il le faut, depuis chez-moi. Puisque les gémissements résonnent dans les tôles du quartier.
- Joe ça me fait rire, même si je devrais pleurer de ton sort. C'est comme si une partie de mon être s'était brasée sous l'incendie.
-Mon frère, la vie est aussi faite de résignation. C'est ce que cultivent tous les habitants de Trente-pièces, adultes comme enfants. S'il faut pleurer par rapport à une situation complexe, il faut le faire rapidement puisque après ce sera l'occasion de serrer fort sa ceinture pour avaler les larmes sanglantes de la vie. Je pense maintenant à la rue qui donne sur le gros figuier. Roland répare devant sa case des vélos. Lui il ne rigole pas. Quand il travaille, il doit toucher tout de suite son argent. Sa femme, Guerta, vend des boissons qu'elle achète dans les grandes surfaces. Les prix doublent le dimanche, puisque les magasins ferment à 14 heures jusqu'au lundi matin. Job, celui qu'on appelle le gros cylindré, accompagne son fils réparer son petit vélo. Déjà il ne prend pas soin de son enfant et il prétend avoir le pouvoir. Sa seule envie est de faire l'amour avec les Haïtiennes sans jamais s'arrêter. Il est agent de sécurité à l'université. Il pense qu'avec son argent il peut se permettre tout plaisir à Trente-pièces. Roland démontait la roue du vélo alors que le gros cylindré commençait à commander de la bière auprès de Guerta. Le temps de réparer complètement le vélo, le cylindré a déjà avalé plus de 7 bières comme un arc-en-ciel assoiffé. Son fils récupère son vélo et il se met à partir. Roland lui demande de payer 20 euros pour le service, mais il n'en avait plus. Au lieu de se calmer, il grondait sur le chauve comme un chien en rage, disant qu'il n'est pas un voleur et il fait ce qu'il veut dans son pays, puisqu'il est Guyanais, et l'autre un transporté par le vent. Il lève sa main pour frapper sur le visage de Roland, mais plus malin que lui n’y en a pas, Roland lance son marteau au visage de l'homme et fait tomber quatre dents du devant. Avant que la police intervienne, les voisins viennent cesser la bagarre. Mais Roland devait quand-même faire un tour à l'hôtel de police pour répondre à quelques questions. C'est depuis lors que le gros cylindré porte des dents en or. Mais il continue à se moquer des étudiants comme bon lui semble.
Agglomérer la misère-
La misère à Trente-pièces est aussi populaire qu'Aya Nakamura. Si elle subit le racisme de la République, la misère de son côté fait subir à une population désabusée, délaissée par une politique humiliante envers l'autre se trouvant à des milliers de kilomètres de chez-lui. "D'ailleurs, on ne vous a pas invité chez-nous". Ce sont souvent ces propos qui animent les débats radiophoniques, surtout à l'émission "Grande gueule ". Les animateurs ricanent à gorge ouverte les malheurs qui terrassent cette population ignorée dans son sort. Mais les autorités appliquent le mutisme face aux crises dans les bidonvilles. Ici le chant de la misère se danse sur deux pieds. Chaque note soulève une robe jaunie par le soleil moqueur. Mais les sourires déclarent une joie intérieure infaillible. Le soleil lui-même danse, rayonne sur cette terre tantôt devenue théâtre de boue, tantôt piste de passage pour les véhicules. Les trous ne s'énumèrent plus sur les doigts tout comme les sans-papiers qui s'empilent dans la zone.
Sœur Jeanine
Sœur Jeanine est la plus croyante de la cité. Elle n'ouvre pas sa bouche sans citer Dieu, ou une quelconque parabole de la bible. Mais sa vie est une pièce à double face. Chrétienne d'un côté et amoureuse du sexe de l'autre côté. Si sa bible lui procure un plaisir vers le paradis de Dieu, une partie de jambe en l'air lui procure la joie de vivre sur la terre. Jean et Boss Martin sont ses amants. Parfois elle les harcèle pour satisfaire ses désirs. Parfois à deux ou à trois, tout dépend de son énergie et son envie. Son seul souhait est de profiter du plaisir sur terre. Mais une fois, le pasteur de son église l’a surprise en train de savourer langoureusement la bouche de frère Jean-Baptiste. Ce jeune frère de son église avait déjà sa fiancée. Mais il ne pouvait pas résister au déhanchement sensuel de sœur Jeanine. Une telle situation a provoqué un grand drame au sein de l’église, au point que Jeanine ne revienne plus à l’église.
Et la vie qui perd son sens
Souvent je fais ce rêve. Je me tords le cou pour apaiser ma soif au bord d'une source d'eau qui ne fait que diminuer à mesure que ma tête se penche. Je crois bien qu'il s'agit d'un signe de détresse ou de la malchance qui jette son dévolu sur mon passage. J'ai toujours l'impression que le temps se fige à chaque fois que l'espoir se faufile entre mes doigts sans pouvoir bénir la main qui reste très longtemps perchée en attente de grâce. Cet incendie confirme le pouvoir de mes rêves et le besoin de me laver de mes malheurs. En Haïti je me serais rendu à source puante. Je me plongerais corps et âme dans cette senteur afin d'extirper malchance et rêves sordides. Je tenterais cette aventure. C'est marrant de raconter cela puisque je ne croyais pas vraiment à ce que pourrait provoquer cette source saluant d'une odeur nauséabonde tous ceux qui prennent la direction du grand nord d'Haïti en voiture ou à moto. D'après la science, c'est un élément chimique, le soufre, que contient l'eau qui provoque cette odeur captivante. Mais les Haïtiens ont tendance à dire que cela peut bien enlever la déveine et toute sorte de malheur piaffant au-dessus de quiconque. Je mettrais de côté ma science pour me désaltérer dans cette boue précieuse avec joie et allégresse en faisant des signes de croix sans oublier de prononcer "Je te chasse" à chaque fois que je me plonge pour chasser un mal. Je crois que je me plongerais plus d'une dizaine de fois. Mais est-ce que la vie vaut la peine d'être vécue ? De la croquer à pleine dent. D'avaler chaque goutte jusqu'à ce que l'espoir quitte son trou ? Je planterais ma vie au bord de la source pour que la senteur aide à grandir les branches qui animent chaque sentiment de joie qu'il me reste. Et je vivrais encore pour moi, pour Rose-Merline que je voudrais bien aimer cette fois, je vivrais pour revoir les bonnes parties de baise de Jacqueline et son petit copain le baraqué. Je me donnerais une autre chance de revoir fleurir Trente-pièces sur la colline, de voir la vie et les rires bourgeonner à nouveau dans tout ce qui reste des cendres. Pour rigoler à chaque fois que les voitures dansent en esquivant un trou de la route principale. Je ferai tout pour chanter une dernière fois "Dieu est grand" d'une voix moqueuse quand mes regards se plongent sur sœur Jeanine sortant de l'église un dimanche, sa bible et son chant d'espérance sous ses aisselles, fredonnant un cantique de délivrance, et que quinze minutes après elle passe voir Jean et Boss Martin pour une partie de baise commune. Je ne raterais pas ce beau spectacle.





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