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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Tchad d'éternité - un texte de Luis Bernard Henry




C'est toujours un dimanche

qu'on refait sa vie.”


Le ciel est beau les jours de pâques. Il y a l’enfance, les cerf-volants et une heureuse idée de rencontre. L’enfance, des cerf-volants et un ciel, c’est fou toute la beauté que les humains peuvent créer à partir de si peu.

Les cerf-volants c’est toujours tôt dans la vie, une initiation au pouvoir infini des humains à inventer du sublime. À faire de la vie autre chose qu’une promesse de ciel ou d’Allada. Mais les hommes font du mal aux hommes, beaucoup de mal. Détruisent les enfances, brisent les cerf-volants et prennent d'assaut le ciel pour lancer des bombes sur des enfants avec des cerfs-volants.

Avons-nous pris un jour le temps de parler de cela : la magie des cerf-volants, la beauté du ciel et le pouvoir d'inventer des merveilles qu’ont les humains? Toutes les amitiés n’ont pas la chance de tordre le réel comme un jouet d’enfant. Nous, nous parlions de misère, de violences, de théâtre, de révolution, d’espoir et d’autres aventures humaines.

Je me souviens de toi ouvrant tes bras dans un rire aussi beau qu’une main d’enfant trainant dans le ciel un cerf-volant. Je me souviens de toi marchant dans Port-au-Prince la tête bourrée de jeux d’acteurs et de l’idée d’un théâtre à faire autrement, d’un pays à faire autrement. Je me souviens de nous collectant quelques gourdes entre copains pour se payer un trempé saveur safran. Les humains traînent sans qu’ils s’en rendent compte une idée du monde. La tienne était celle-là : une collecte pour célébrer la vie, l’amitié et autres temps d’amour.


Sans aucun doute le théâtre haïtien vient-il de perdre une de ses plus belles promesses. Tant sur le plan de la réflexion critique que celui du geste artistique. Il y a face à ce qui meurt trop jeune un besoin pratique de rendre justice. Rendre justice face à un monde si peu généreux, face à un réel qui, pour toi comme pour moi, a toujours cruellement manqué de sublime. Quelle justice pourra-on un jour te rendre ? Quelle justice pourrait-on un jour rendre à tous ceux et toutes celles dont les vies sont ligotées par la méchanceté d’un petit groupe ? Pourtant l’homme est fait pour l’homme.

Il y a aussi la question triste de tout ce que tu aurais pu nous offrir : à nous tes amis, à celle que tu portais dans tes yeux, à ton fils plus grand que toi et au théâtre. Voici donc comment se construit une génération : blessure sur blessure, cicatrice sur cicatrice ! Une génération de faillis !

Je te savais juste, heureux, passionné. Et protégé de la maladie du “parvenir”, du quant-à-moi. Protégé aussi du vice “d’être plus grand que tout le monde”. Un vice beaucoup trop répondu ! Ta part de générosité est là, dans ce geste si simple mais puissamment humain, rester égal à soi-même. Tu l’es resté avec une telle beauté, tu es resté égal à tes convictions d’artiste, d’homme et de citoyen. Il y avait cette phrase qui, agissant comme une formule mystique, incitait tout ce qui te côtoyait à l’humilité : “ Mwen, se teyat m ap fè ”. C’était ta réponse à l’obsession de gloire et de statut.

Ton parti pris, un théâtre politique et populaire. Le refus radical de faire du théâtre et d’être un artiste engagé sur commande. Dans l’art haïtien nous sommes revenus au triste temps du “ wi msye”. Des artistes dressés par les ONG, les ambassades... Ce qui est à condamner ce n’est point le rapport. Nous avons tous avec le monde un pacte de beauté. Ici se pose le problème de la dignité. Tout de ton art se construisait autour de cette conviction qu'il y a en ce peuple -comme cela fut toujours le cas- une puissance créatrice énorme qu’il faudra rappeler à nous-mêmes et au monde. De cette conviction est né, autour de tes amis de Theduvin, “Teyat san sal”. Le projet théâtral le plus politique réalisé depuis ces dernières années. Magnifique pied de nez à cet art de l’assistanat.

Pour tous les artistes engagés de notre génération, tu es une ligne juste.


Une amie à moi aime les cerf-volants qui volent vers un coucher de soleil. Les couchers de soleil sont aussi beaux que les cerf-volants. Juste un peu plus tristes. Nous n’avions jamais parlé de cela, des choses qui te rendaient triste. Je hais le piège des évidences. On croit savoir et, le temps de la vérité, l’amour est parti. Je ne t’ai jamais dit que je t’aime. Je ne l’ai sans doute jamais dit à mes amis. J’ai rarement la force de mes amours.

Le ciel est beau ce soir et je pense à toi. Que sont les amis ? Sinon qu’une horde de cerfs-volants lâchée pour embellir le ciel.

Je donnerai tout pour qu’on fasse monter ensemble un cerf-volant fait de bleu et d’un autre couleur que tu aurais choisie. Un cerf-volant pour temps d’enfance et mille autres parades d’amour et d’amitié.


Luis Bernard Henry







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1 Comment


saintpierrestanley93
Apr 10, 2023

Mon ami , ce n'est pas facile de dire adieux. Et c'est triste de voir comment les cerfs-volants rendent hommages aux nos vieux cables électriques et à nos coeurs.

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