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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

L’intrus - Une nouvelle d’Émile Boutelier

*** Il est des histoires qui, bien que d'apparence cruellement banales, nécessitent, pour être élucidées, d’être mises en lumière par le déploiement méticuleux de leur épaisseur historique. Je parle ici de la mort de V*****., cette jeune médecin retrouvée lardée de 27 profonds coups de couteaux dans sa propre demeure, sans qu’aucune explication ne vienne faire honneur à la triste violence qui mit fin à son existence. La scène du crime présentait en effet l’aporie suivante : V*****. fut trouvée l'arme du crime à la main, solidement barricadée dans sa chambre, la porte verrouillée de l’intérieur et les fenêtres barrées, sans qu’aucune issue, ni dans le plancher ni dans le plafond, ne fut mise à jour pour permettre la fuite d’un quelconque assassin. Pourtant, la piste du suicide fut catégoriquement exclue par tous les légistes, la profondeur et le nombre des coups de couteaux qu’elle avait reçus rendant absolument impossible leur auto-administration. En d’autres termes, il aurait fallu pour conclure au suicide que la victime se soit elle-même infligée plusieurs coups de poignards… alors qu’elle était déjà décédée. A la suite d'une enquête de police bâclée par manque de moyens - ou par la dépense desdits moyens en libations festives - vaguement doublée par un simulacre d’investigation journalistique à la superficialité digne de la profondeur des plaies de la victime, on en conclut à : un effroyable assassinat. Deux jeunes des habitats populaires de la contrée lointaine où elle résidait, aperçus vagabondant à proximité de l’habitation bourgeoise de V*****, furent commodément accusés. Malgré l’absence de preuve formelle, mal défendus, ils furent condamnés à la sentence maximale et enfermés loin des leurs. Nous en serions restés là si l’auteur de ces lignes ne s’était trouvé, par un hasard insigne, en la possession du journal intime de la victime, discrètement escamoté par le premier témoin de la scène - appelons-le P***, témoin qui crut bon, pour la dignité de la défunte, de tenir secret le carnet. Bien mal lui en prit : un an jour pour jour après l’horrible meurtre de V*****, P*** trépassa lui-même dans un étrange accident de mixeur - il s’était vidé de son sang en voulant récupérer la pulpe de sa caïpirinha maison - sans laisser d’autres traces que ce carnet. Son ex-femme, voulant sans doute tirer parti du sinistre événement, engagea l’auteur de ces lignes pour élucider, en sa qualité de coach en élucidations macabres, les circonstances précises de la mort de P***. Il s’avéra que non seulement les meurtres de V****** et P**** étaient intimement liés, mais que c’est dans le journal intime de la première victime que résidait la clé des deux drames. Voici donc l’ensemble des faits qui peuvent, grâce au précieux journal, être reconstitués, et qui auraient certainement frappé le monde par leur étrangeté si l’aspect dramatique et spectaculaire de l’événement n’eut pris le pas sur toute autre forme de réaction. V***** était une jeune médecin comme il en existe tant, consciencieuse et dévouée, sûre de son sacerdoce, et qui, à force de scruter dans leurs moindres recoins les corps de parfaits inconnus, s’était rendue à peu près totalement aveugle au sien. Née dans un quartier populaire d’un de ces immenses amas désertiques de chair et de béton que l’on appelle une grande ville, elle vécut mal sa trentaine, affectivement surtout, et décidât un beau jour de céder aux injonctions factices martelées partout sur les panneaux publicitaires desdits déserts lui suggérant d’aller « vivre au soleil ». Par chance, la vaste communauté administrative dans laquelle elle vivait, bien qu’en voie de voûtement certain, jouissait encore d’avantages précieux dans certains territoires du globe, glorieusement acquis dans ses plus belles années par un savant jeu de conquêtes, d’humiliations de masse et de massacres légitimes. Elle choisit la plus exotique de ces terres soumises, celle dont le nom ne lui évoquait qu’un vague fruit étranger, celle aussi dont l’isolement extrême lui garantissait un anonymat absolu et lui éviterait de croiser les accointances qu’elle s’échinait précisément à fuir. Confortée dans son choix par l’appel du large, par l’amertume cuisante d’un nouvel échec amoureux, et plus encore par la promesse d’une alléchante prime pécuniaire, elle rassembla toutes ses affaires dans un vaste conteneur, ne dit adieu qu’à ses plus proches collègues, et partit avec une option « modifiable » sur son billet retour - en un mot : l’aventure. Arrivée dans cette contrée dont elle ne savait rien, elle fut surprise par l’humidité extrême du climat qui contrastait brutalement avec l’étrange sécheresse de son accueil à l’hôpital, tout particulièrement de la part des populations indigènes. Si elle se sentait certes soutenue par quelques compagnons d’exil qui, fort heureusement, occupaient comme elle des postes haut placés dans la hiérarchie hospitalière, elle sentit bientôt chez ses subalternes autochtones une forme de froideur - d’hostilité voilée. Elle ne s’en inquiéta pas outre mesure : forte de ses nombreuses années d’étude et d’une solide culture en Humanités, elle en déduisit sans mal que le climat avait eu au fil des millénaires un effet néfaste et lénifiant sur les habitants du cru, et qu’il les avait conduit, par la mécanique implacable des lois de l’épigénétique, à délaisser la valeur travail pour lui préférer la valeur alcoolique des productions locales. Elle en fut confortée dans son choix de s’établir dans un quartier privilégié, habité uniquement de compagnons d’exil, au teint et aux revenus assez similaires aux siens pour qu’elle se sente en sécurité parmi eux - l’aventure d’accord, la témérité, non ! Après de consciencieuses recherches dans un quartier éloigné de la frénésie populaire de la ville, elle choisit de s’installer dans une vaste demeure de type colonial, et qui se démarquait des autres par son isolement, par son absence apparente de moisissures murales et par un époustouflant jeu de serpillières de tout calibres. Cette belle demeure bourgeoise, qui comportait un immense salon au rez-de-chaussée lui-même ouvert sur une vaste terrasse, et trois chambres spacieuses à l’étage, avait néanmoins l’inconvénient d’être relativement isolée, c’est-à-dire entièrement cernée par un dense couvert boisé tropical, ce qui promettait -horreur!- d’incessantes intrusions de la gente insectidée. V*****, malgré cette repoussante prolifération de vie qui rampait jusqu’à sa porte, réussit à s’adapter à ce nouvel habitat, aidée par les deux mamelles de la Civilisation - l’eau de Javel et le Bégon en spray. Elle en usa si bien qu’il devint fréquent, des dires de ses voisins, de tomber par hasard, même dans un rayon de plusieurs dizaines de mètres autour de la maison, sur des hécatombes d’arthropodes, arachnides et autres myriapodes, agonisants fuyards d’un génocide en règle. Au huitième jour de son installation, alors qu’elle commençait à se sentir chez elle en cette demeure, confortée par l’impression de venir à bout des assauts épuisants de l’humidité et de ses métastases grouillantes, la pulsion d’ordre de V***** fut perturbée par un singulier détail : sous les entêtantes vapeurs d’alcool des produits détergents, masquée partiellement par les arômes puissants des divers encens et adoucisseurs d’atmosphère dont elle usait quotidiennement, une autre odeur, acre et persistante, se manifesta à ses narines. V***** n’y avait d’abord pas prêté attention. La contrée où elle avait migré était facteur chez elle d’un étrange dérèglement des sens. Elle avait beau essayer de placer entre ses yeux et leur objet toutes les teintes de verre qu’offraient les dernières avancées de la lunetterie haut de gamme, ses iris ne parvenaient à s’acclimater à la blancheur ouatée du ciel, à la fois éblouissante et voilée, qui la rendait sujette à des migraines perpétuelles. L’humidité chaude de l’air gonflait ses doigts. Son ouïe, éduquée dans les villes et leur foisonnement de clameurs machiniques, était troublée par le faux-silence de la forêt, enivrante tapisserie de vrombissements, de coassements, de stridulations complexes et erratiques qui dessinait un invraisemblable trompe-l’œil auditif où chaque animal, chaque être vivant, chaque souffle, semblait chercher à se faire passer pour un autre. Lorsqu’elle dînait sur sa terrasse, les oreilles hypnotisées par le bruissement nocturne de la forêt qui cernait sa maison, elle avait souvent l’impression d’entendre prononcer son propre nom. « V*****, V***** »… Elle sursautait alors, et, bien que consciente que son esprit déshabitué des richesses infinies de Dame Nature lui faisait une plaisanterie, elle se hâtait de terminer son verre de vin pour se mettre à l’abri rassurant de l’alcool et des poutres ouvragées de sa maison coloniale. Mais plus que tout autre sens, elle avait perdu, depuis son arrivée, toute capacité de discernement olfactif. C’était, pour être plus précis, comme si le spectre des parfums, l’infini nuancier offert à nos sens depuis l’odeur de putréfaction la plus infecte aux plus capiteuses fragrances de rose, était amputé de ses manifestations les plus extrêmes. Sans ses notes les plus sonores, la gamme des sensations olfactives se limitait à des tonalités intermédiaires, vague requiem flottant d’eau croupie, de beurre rance, de pourriture en latence, toujours insidieuses et inachevées. Où qu’elle se trouve dans la région, des bords de la mer aux éclats de bronze jusque dans les entrailles grisonnantes de la forêt vierge, elle se sentait précédée, enveloppée, transie par cette même odeur entêtante et fade qui lui donnait la sensation de n’être qu’un insecte : grouillant sur un gigantesque et inextricable tas d’humus. Mais l’odeur qu’elle perçut ce jour là se distinguait de ces relents de mort en décomposition. C’était une odeur à la fois fétide et excitante, que V***** eut l’impression d’avoir déjà croisée, sans toutefois parvenir à faire émerger précisément dans sa mémoire à quoi - et surtout, comme elle s’en rendrait compte plus tard, à qui - elle était associée. Elle ne s’en inquiéta pas outre-mesure, certaine d’avoir halluciné, mais cette perception la marqua suffisamment pour qu’elle en prenne note, le soir même, dans son carnet : « Point de suture entre les rives du rêve et de la réalité, fraude à la perception, l’Imagination est un étrange vestige de l’évolution darwinienne. La mienne me joue des tours : cette odeur réveille en moi des monstres sans visages. Je me réjouis d’avoir mes somnifères. » Elle l’oublia pourtant, toute entière avalée par le rythme gargantuesque de ses journées, par ses gardes nocturnes à répétition qui la recrachaient sans vie de l’hôpital et lui laissaient à peine assez d’attention pour somnoler devant un écran d’ordinateur. Telle était la rançon de sa prime : affamé par le manque de serviteurs, l’ample ventre du mouroir et son inextricable réseau d’intestins ripolinés réclamaient leur tribut de chair. Accablée par des responsabilités démesurées, brimée par ses patients, méprisée par ses subalternes, V***** réalisa que ses propres appétits de grandeur n’étaient que les adjuvants d’un gigantesque appétit cyclopéen. Elle s’était vue gonflée du prestige du conquistador ; elle n’avait que la robe d’un vulgaire entremets. V*****, pour combler la solitude qu’engendrait cet exténuant fardeau, se replongea dans ce qui semblait être une ancienne lubie, la dévoration boulimique de reconstitutions télévisées d’enquêtes criminelles. La vue du sang semblait l’apaiser. Au douzième jour, alors qu’elle interrompait une séance de fascination macabre pour aller chercher une énième tablette de chocolat dans la cuisine éteinte, elle fut soudain frappée par le retour d’une étrange sensation. Immobile, le familier remugle flottait à nouveau dans l’ombre de la cuisine, comme émanant d’une présence toute proche, invisible, mais cette fois à une intensité telle qu’il lui fut impossible de douter, sinon de son origine logique, du moins de sa parenté : âcre mélange d’urine froide, de sueur séchée, d’haleine d’alcool, l’odeur fit immédiatement apparaître dans son esprit celle des hommes en haillon qui erraient, sans domicile ni but, dans les tunnels grouillants de sa grisaille natale, et qui la fascinaient par l’étendue indicible de leur crasse, par leur maigreur, par le pourrissement visible des moignons d’âmes qu’ils exhibaient dans leur errance hagarde. Enfant, elle y avait vu l’incarnation des fantômes dont on parlait dans les livres. Un jour qu’elle revenait de l’école le long d’un de ces anciens canaux industriels réhabilités qui font les rares charmes des grandes villes, elle en avait vu un sauter à l’eau. Immobile, elle l’avait regarder s’enfoncer dans l’eau froide et marron. A l’arrivée des pompiers, le corps avait été repêché, inerte, et semblait un bout de caoutchouc sous les grosses mains des hommes en rouge qui tentaient de le réanimer. L’odeur de chien mouillé saturait ce souvenir. V***** pensa aux étranges histoires que les voisins lui avaient racontées sur les « rôdeurs », maigres silhouettes en hardes venues des quartiers populaires les plus proches, et qui hantaient les quartiers résidentiels bourgeois pour y cambrioler les maisons. Animalisés par la misère et la faim, on les disait capables de tout. La nuit du cinquième au sixième jour, alors qu’elle venait à peine de s’installer, elle en avait aperçut un, passer la tête sous le rideau de fer à moitié fermé du salon, alors qu’elle regardait un film dans la pénombre. Elle avait crié, le gravier avait crissé sous l’accélération d’une course, à l’arrivée des gendarmes, une battue avait été organisée avec l’aide du voisinage et de ses molosses, mais elle s’était rapidement heurté à l’immensité du couvert végétal qui cernait la maison. Plus sournoisement encore, le relent fétide fit remonter d’autres images, plus profondes, insensées, irrépressibles de corps violentés, séquestration … V***** reprit ses esprits et sa tablette de chocolat, ausculta une à une toutes les issues de la maison, verrouilla rideaux de fer et loquets, et remonta dans sa chambre, vers, l’émission d’enquête criminelle qui lui servait de : il y était question de l’histoire d’Ikuru Satochi, « le loup des illusions », un tueur en série Japonais qui échappa dix-sept années durant aux investigations d’Interpol, et immola au moins trente et une jeunes femmes dans leurs propres demeures. Cette vision l’apaisa aussitôt. Plus encore que les meurtres eux-mêmes, c’était le modus operandi du tueur pour approcher ses victimes qui emplissaient V***** d’une joie lubrique : après les avoir étudiées de longues semaines, il profitait de leur absence pour infiltrer leur appartement, et s’installait chez elles, colonisant leur cave ou leur grenier, parfois même un placard inusité, vivant avec elles, épousant les ombres, domptant les moindres interstices, se nourrissant des restes ou des plats en préparation - se repaissant du spectacle de ses victimes insouciantes. Par cette présence fantomatique dont il habituait ses proies, il s’immisçait jusque dans leur intimité, humant l’arôme de leurs cheveux lorsqu’elles déambulaient, caressant leurs cheveux lorsqu’elles dormaient, tout près d’elles, toujours à la lisière de leur conscience et du décor finissant par : faire partie. C’était là sa marque de fabrique et son chef d’œuvre. « Ikuru Satochi me bouleverse, écrivit V***** dans cette insomnie-là. J’ai beau savoir qu’il est mort, j’ai sa présence autour du cou, et, ne peux m’empêcher, en écrivant ces lignes, de l’imaginer lire derrière mon épaule . » Au matin, les relents putrides sautèrent à la gorge dès qu’elle ouvrit la porte de sa chambre. Elle entreprit de fouiller la maison, un couteau à la main, du sous-sol au grenier, et brusquement son corps se retournait parfois, comme pour le voir, lui - le poignarder. Elle ne trouva rien, mais une impression fugace la heurta au cours de ses consciencieuses explorations : il lui sembla peu à peu que certains objets, pourtant disposés dans la maison par ses soins, changeaient de place d’eux-mêmes, sans qu’elle ne les eut déplacés. Cette découverte redoubla encore sa manie investigatrice, qui prit d’abyssales proportions : elle se mit à tout noter, « cendrier, table basse 1, extrémité pointue orientée Nord. Lampe - table basse 1, centre, fil orienté Sud. Agrafeuse, commode salon, 24 agrafes, tête orientée Nord… », et d’une calligraphie compulsive, des listes interminables, recensant jusqu’au moindre couvert, naquirent dans son carnet frénétique. Se rendant, hébétée, vers l’extrême-ventre de l’hôpital, elle réalisa que tout concourrait dans son nouvel environnement à l’entraîner subtilement vers le fond - son statut de proie ; dans les ruelles sales de sa nouvelle vie, des corps fantomatiques, toujours en lisière, comme un vulgaire bout de chair : l’interpellaient. Partout, des yeux voraces parcouraient son corps goulûment, évaluant d’un vertical regard le potentiel nutritionnel de ses rondeurs. Dans les transports, les magasins, des mains glissantes se posaient sur ses bras, son dos, l’air de rien, comme pour l’habituer peu à peu à la proximité physique nécessaire à son sacrifice. Partout, où qu’elle soit, dans les marges de ses perceptions s’activaient : les serviteurs zélés de sa dévoration. En arrivant chez elle, avant même d’ouvrir le rideau de fer qui verrouillait sa maison : l’odeur encore, plus forte que jamais, comme incursion dans la tanière d’un fauve, planta en elle ses crocs. Elle monta fébrilement dans sa chambre, crispée sur le couteau qu’elle n’abandonnait plus, se déshabilla pour se mettre au lit, épuisée, et lorsque par un réflexe atavique elle huma ses affaires avant de les jeter dans son panier de linge sale : rien. Elle inspira sous son aisselle, passa les doigts sur son sexe, flaira ses chaussettes : rien. Chacune des anfractuosités apocrines de son corps dégageait une étrange absence olfactive, comme si la mystérieuse exhalaison avait effacé la sienne. Elle se précipita dans la douche, frotta nerveusement ses tissus comme un chien, après la pluie, se frotte au sol pour se réapproprier son corps : rien. « Ma peau a disparue. Je ne suis qu’une enveloppe de chairs à vif : quand s’interrompt l’eau, s’évapore mon corps» écrivit-elle le soir même. Plus tard dans cette nuit du 13e au 14e jour, à travers son demi-sommeil cotonneux de vin rouge et anxiolytiques, elle perçut un bruit sourd et répété émanant du grenier, comme, lourdement, si un individu se déplaçait au-dessus d’elle. Elle crut d’abord à une illusion auditive produite par les craquements de la vieille charpente ou l’affrontement des arbres alentours avec la toiture. Mais une modulation supplémentaire lui ôta toute possibilité de douter : très distinctement, entre deux craquement, elle entendit tousser. Une toux humaine, un souffle sec causé par un raclement de gorge. Elle ouvrit les yeux. Silence. Elle aurait voulut aller voir dans, mais n’eut que la force d’allumer sa lampe de chevet, de verrouiller sa porte et ses fenêtres à double tours, de déplacer une lourde commode devant le chambranle de la porte et d’aller se recoucher. Cette nuit là, elle décida de ne plus aller au travail. Les jours qui suivent sont confus, chiffonnés par une augmentation spectaculaire de la production écrite de V*****. A la limite du lisible, suivent : des centaines de lignes griffonnées nerveusement dans une écriture précipitée, indigeste, étouffante, paranoïaque.« Je l’ai vu, il est là, de l’autre côté de la porte, qui m’attend, qui tambourine - est-ce seulement possible ? » Peut-on lire à la page datée du 16e jour. Aucune présence, pourtant, ne fut certifiée par les légistes avant le meurtre, et le délire de V*******, exacerbé par l’ivresse de l’alcool, des anxiolytiques et de la solitude, semble dessiner sous les traits de cette présence, une figure familière, elle qui ne connaissait pourtant que si peu de gens du cru. « Ce nez, ces yeux si mesquins, ça ne peut, et pourtant, et cette tâche de naissance sur le cou, si reconnaissable, c’est lui : le papillon. » Ou encore : « Jour 18 : Je me réveille. Je sais qu’il m’a, il est, toute la nuit sous son regard faussement aimant, il faut, une à une toutes les issues fermer - me verrouiller -, est-il dans ma tête ? D’autres objets ont changé de place pendant la, il faut : sortir. » Les anxiolytiques augmentèrent. Seules, attestées par ses archives numériques, ses vidéos macabres semblèrent lui procurer de brèves accalmies. « La contemplation de la chaire humaine profanée me fait, mais pourquoi ? Cycle : Assouvissement - béatitude - manque. Et le manque est atroce. - Tout s’arrête quand la vidéo cesse, je. Me dégoûte, mais ne peux rester seule. De la machine : je suis prisonnière.» Les nuits suivantes semblèrent se consumer dans d’absurdes polyptyques de corps écourtés, d’enfances avortées, sévices pervers et perversement reconstitués par un pervers Spectacle. Alain Mallerve, « le chaudronnier du Velay », qui confondait ses victimes en bacchanales de limaille fondue, et exposait ensuite, méconnaissables, ses œuvres à la vue des bourgeois ; Georges Touquet, « l’ogre noir de Davos », qui donna en pâture ses quatre enfants à ses porcs, avant d’en déguster lui-même le boudin ; Mauricio Gendre, « la tique du Chambertain » qui cuisina patiemment le corps de sa femme à son amante inattentive, avant de l’épouser une fois le corps absorbé, et, avec cinq femmes différentes, de répéter l’opération. Contempler les vices des autres c’est : apprendre à vivre avec les siens. De temps à autres, V***** s’assoupissait, et ses neurones embrumés s’électrifiaient au cri strident des victimes, aux enregistrements angoissés de leurs appels à l’aide par la police - aux mises en scènes macabres. Elle ne fut bientôt plus qu’un œil, n’espaçant ses vidéos que pour s’abreuver de vin et de chocolat dont les bouteilles et les emballages d’aluminium joncheraient la chambre autour de son cadavre. Au 28e jour, à la veille de sa mort, personne parmi ses connaissances n’aurait reconnu V*****. « Je ne dors plus, écrivit-elle. Je ne peux plus éteindre sans sentir, présence au-dessus de moi, sans entendre son souffle. Il est revenu, m’échapper. Je ne peux ». Les dernières lignes de son carnet, gondolées de larmes, scarifiées d’encre, ne laissent pas d’équivoque : « Je dois cesser d’écrire. Je l’entends qui arrive - en finir. Ce carnet est : la preuve et la présence. Si vous lisez ces lignes, … » Plus aucune trace de la victime, sinon celle de sa lutte à mort, ne fut laissée après ces dernières lignes. Peut-être la curiosité du lecteur sera-t-elle déçue par la fin abrupte et elliptique de ce carnet : antérieur à sa mort, il n’aurait évidemment pu en éclairer le déroulement précis. Pourtant, dans les mots précipités de la victime se niche - nous en sommes persuadés - la clé de lecture ultime de ce meurtre impossible. Au cours d’une recherche méticuleuse dans les archives de la ville natale de V*****, une vieille coupure de presse flétrie par le temps mentionne un sordide fait divers : une petite fille de 8 ans à l’intense chevelure rousse aurait été recueillie par des habitants du quartier, errant dévêtue dans une rue du voisinage, en totale situation d’incurie, muette et affamée, après avoir fui - comme l’enquête de police le montra par la suite - une séquestration de plusieurs mois. La fillette, évidemment, n’est autre que V***** elle-même, protégée alors par l’anonymat. Mais plus encore que l’événement lui-même, somme toute tristement banal, c’est la photographie l’illustrant qui nous frappa : dans le cou du principal accusé, au visage muré d’un étrange demi-sourire, on y distinguait précisément, perçant le noir et blanc granuleux du cliché, une tâche de vin en forme de papillon. La même, exactement, que celle décrite à de multiples reprises par V***** dans son carnet. V***** aurait-elle été assassinée, 22 ans plus tard, par son premier agresseur ? C’eût été notre piste principale, si un nouvel obstacle ne s’était opposé à l’éclaircissement de cette étrange affaire : l’homme était décédé en prison depuis une bonne dizaine d’années. Nous vérifiâmes l’information auprès du légiste et du croque-mort qui l’avaient respectivement disséqué et inhumé : elle était incontestable. Aurait-il eut un jumeau ? Les registres n’en portaient nulle trace. L’affaire eut été déclarée insoluble, si nous n’avions croisé la route, par le hasard d’une soirée arrosée, d’une étrange théorie, portée par un professeur en médecine émérite à qui le temps et le whisky ne semblaient pas avoir encore ôté toute faculté cognitive. Cette théorie, la voici dépeinte à grands traits : la science a établi que certaines victimes de maltraitantes extrêmes étaient sujettes à un phénomène de dissociation. Sous l’effet d’une douleur physique ou morale insupportable, la conscience assaillie, mue par une nécessité de sauvegarde, se désamorce, ou plutôt se déporte dans une zone grise indéfinie de l’âme d’où elle pourrait échapper, comme de l’extérieur, aux tourments qui lui sont infligés. Cette dissociation, non pas seulement du corps et de l’esprit mais également de l’esprit vis-à-vis de lui-même, longue chez la plupart des patients de quelques jours au plus, aurait selon lui provoqué dans de rares cas une séquelle insoupçonnée, bien plus durable dans le temps : dans un transfert d’âme exceptionnel, certaines consciences blessées absorberaient sans le savoir une part de l’élan mortifère de leur persécuteur, permettant à ce dernier de survivre, littéralement, en elles. De même, l’homme à la tâche papillon, colonisant un pan de la psyché fragile de V****** enfant, aurait-il pu ainsi poursuivre en elle, dans son corps adulte, son entreprise macabre ? Ce phénomène seul aurait pu, selon lui, la rendre à même de continuer à lacérer son propre corps après sa mort clinique, capable, à la manière dont les plus grands hypnotistes peuvent donner à un corps des propriétés qu’il n’aurait jamais eut dans un état conscient. Cette théorie expliquerait la prégnance de l’odeur, siège de la mémoire inconsciente, ainsi que la frénésie de V****** à tirer jouissance des reconstitutions macabres dont elle était friande et que tout un chacun eut trouvé haïssables. En relisant ces lignes avec effroi, leur auteur en mesure l’absurdité : mais l’effroyable hypothèse semble s’étoffer à mesure que nous sommes à notre tour frappé par une étrange série d’incidents. Peut-être - nous l’espérons - n’est-ce qu’une simple projection de notre imagination, cette « fraude à la perception » dont parlait si bien V******. Pourtant, alors que ce récit touche à sa fin, son auteur sent monter l’intuition absurde et pourtant si tenace qu’une présence s’approche silencieusement du bureau où il écrit ces lignes, matérialisée par une imperceptible odeur de sueur et d’alcool. Dans la bouche éméchée du savant, alors que nous traversions le noir climax de son alcoolémie, revint souvent une obsession : en s’immisçant dans l’âme de sa victime, le tortionnaire accéderait à une existence acorporelle. L’assassin de V*****, non content de contaminer sa seule victime de ses pulsions mortifères, serait-il capable d’infecter l’ensemble de la société, s’insinuant dans de nouvelles victimes par le seul récit de ses terribles crimes ? Un traumatisme n’est que le premier maillon d’une chaîne infinie, répercutée de proche en proche, de génération en génération, et qui ne peut se rompre que dans la mort de son dernier récipiendaire. P***** lui-même, premier témoin de la scène du meurtre de V******* et malencontreux lecteur du carnet, n’est autre que la seconde victime du fléau qui s’annonce. Peut-être eut-il été plus sage pour l’auteur de ces lignes de s’abstenir de coucher ce récit. La terrible odeur m’entoure : est-ce possible ? Serais-je sur le point d’achever le sinistre véhicule d’un des plus effroyables - je n’ose l’écrire - massacre en série de l’histoire, te condamnant par le même coup, infortuné lecteur, à la même fin terrible ? Je viens de le voir, dans un, il est trop tard : si vous avez lu ces lignes, brûlez-les immédiatement. Effacez tout - pas un mot à quiconque : ne restez pas, scellez vos coffres à couteaux, remisez vos : la menace est en vous. FIN 15 avril 2021










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