Kaboul - un poème de Victor Corona
- Cretté Alexandra

- 27 juin
- 7 min de lecture
Mon pote Stefano me racontait,
quand on était tout jeunes,
qu'il aimerait trouver l'amour lors d'un voyage en Grèce
ou dans un train pour Prague
ou dans un de ces cafés imaginaires qu'il y a partout en Europe
dans le Finistère
à Madrid
dans n'importe laquelle de ces villes qui,
depuis le nord-ouest du Mexique,
résonnaient en moi comme un mystère.
Stefano était mon meilleur ami quand j'avais 16 ans.
On ne s'est pas connus enfants,
mais on est devenus amis pour la vie en moins de 3 minutes.
Mon amitié avec lui est ce que j'ai vécu de plus proche
d'une histoire d'amour instantanée,
ou d'un coup de foudre.
Je savais qu'il existait, mais je faisais l'idiot
– par fierté –
des mois avant qu'il n'arrive.
Malena
– une prof de violon qui me payait des mousses à la Tertulia del Café –
et dont j'étais profondément amoureux,
m'avait dit qu'il allait venir.
Elle m'a raconté une histoire qui,
– en pleine biture –
m'a semblé être un poème ou un roman.
Stefano était le fils unique d'un couple qui s'était rencontré sur un bateau.
Elle, une Mexicaine magnifique de Veracruz.
Lui, un Italien de la Ligurie communiste.
Ils s'étaient aimés à la folie et avaient eu un enfant.
Ils avaient essayé de vivre partout tous les trois, mais l'amour ne suffisait pas.
Ils ont fini par se séparer,
et mon pote,
qui à l'époque n'était pas encore mon pote,
passait du temps avec sa mère de l'autre côté,
à la Nouvelle-Orléans,
ou avec son daron,
à Ensenada.
Mais Stefano était en crise, je crois,
et il voulait revenir à Ensenada parce qu'il kiffait Ensenada à fond
– contrairement à nous tous –.
Lui, il méprisait les States et voulait venir ici.
« Ici », c'est Ensenada.
Malena m'a dit que Ste était comme moi.
Elle l'a dit
avec ces grands yeux brillants que je n'ai jamais pu oublier :
il est sensible,
lecteur,
critique,
intelligent,
et tout ce qu'on me dit depuis que je suis gamin, ce que je fais semblant d'ignorer,
alors que ça m'importe tellement.
Je me souviens qu'elle m'a montré une photo d'identité,
de celles qu'on demande pour s'inscrire à l'école au Mexique.
J'ai vu un gamin aux grands yeux et très blanc.
Son visage m'est resté en tête, mais ce n'était pas difficile :
il était différent de nous tous.
Ce soir-là, Malena m'a payé je ne sais combien de bières,
elle m'a ramené chez moi, dans mon quartier populaire.
Je voulais l'embrasser et lui dire :
« Je t'aime, j'ai toujours été amoureux de toi »,
mais sa voix maternelle me disant :
« Tu es complètement bourré »,
m'a à peine laissé le temps de la remercier
avant de sombrer dans le sommeil.
Du temps a passé, des semaines ou des mois,
et soudain j'ai vu Stefano au lycée,
au Cobach.
Toutes les meufs étaient folles de lui,
mais vraiment folles.
Et pas seulement les meufs,
les profs aussi l'admiraient,
et les mecs.
Il est trop beau, elles disaient,
blanc,
grand,
bien foutu,
un regard stylé,
souriant,
super sympa.
Italien, disaient-elles,
il est italien.
Mais lui, il dit qu'il est de Veracruz.
Moi, pour de vrai, je le regardais avec une certaine envie,
parce que le mec
avait toute l'attention et, en plus,
il n'était pas comme ces beaux gosses ringards et conventionnels.
Il avait du style,
c'est vrai.
C'est pour ça que la première fois que je lui ai parlé, j'ai voulu le chercher un peu.
Il portait un t-shirt de l'EZLN.
Je ne me souviens plus de la connerie que je lui ai sortie, un truc de frimeur, c'est sûr :
« Tu vas faire la révolution ? »
Le gars a pris la remarque avec fair-play,
mais il se souvient encore de ce moment.
Moi, franchement, je le voulais ce t-shirt,
mais mon père,
Lieutenant des transmissions,
me l'aurait fait enlever en un éclair.
Je regardais Stefano cartonner pendant que je stagnais dans mon trou de toujours,
avec mes potes de toujours,
à planifier de poser des bombes dans les toilettes
ou de faire sauter des minibus avec des cocktails Molotov,
à écrire dans la revue,
à faire de l'agitation politique intense,
à gratter nos fonds de tiroir pour nous payer des Pacíficos et des cafés au Sanborns.
Un jour,
j'étais assis sur un banc du lycée et je lisais le Popol Vuh.
C'était rare de voir quelqu'un lire au lycée.
J'attendais la fille qui me plaisait,
dont j'étais bêtement amoureux,
qui me jetait cruellement,
mais qui aimait se cacher avec moi dans les toilettes,
ou à la bibliothèque,
ou dans n'importe quel coin,
pour explorer les secrets du plaisir.
Mais elle n'est pas venue.
Stefano s'est approché et m'a dit : « Pourquoi tu lis le Popol Vuh ? »
Je n'ai pas pu répondre.
Il m'a dit : « Ça te plaît ? »
Franchement, non.
Lui, il lisait La Nausée et ça ne lui plaisait pas non plus.
On s'est tordus de rire.
On est sortis du lycée et on est allés fumer.
On a bien déliré et j'ai aimé ne plus penser à la fille.
Je lui ai parlé d'elle et il m'a dit :
« Laisse-la tomber,
l'amour t'attend ailleurs. »
C'est là qu'il m'a parlé de la Grèce et de ses délires,
mais moi, je voulais l'amour là-bas,
« ici »,
tout comme ça lui arrivait à lui.
Ce soir-là, on est sortis faire la fête,
je m'en souviens encore et ça me donne un putain de frisson.
On est allés voir une expo de photos où il exposait.
Il y avait une fille russe qu'il avait photographiée,
une de ces Russes du Valle de Guadalupe,
et mon pote voulait la brancher.
La fille nous a jetés,
mais comme toutes les filles du monde voulaient sortir avec mon pote,
pour moi ce n'était pas un problème.
Mais il les a toutes recalées.
Il m'a dit :
« Viens, on va fumer un joint à Cuatro Milpas. »
Cuatro Milpas était l'endroit où ses parents
– quand ils étaient ensemble –
avaient construit une maison.
La maison était une cabane super stylée.
À l'époque, il n'y avait ni électricité ni eau.
On a fumé,
on a ri.
Je l'avais rencontré ce jour-là,
mais je savais déjà qu'il serait mon frère pour toujours,
que j'étais prêt à le soutenir en tout,
à l'aimer toujours,
quoi qu'il advienne de la vie.
Dehors il faisait froid,
ça sentait cette herbe d'Ensenada qui, aujourd'hui encore, me fait pleurer.
Cette herbe dont je ne sais si elle est bonne ou mauvaise, mais qui me rappelle la brise marine dans le désert,
les lièvres,
les coyotes.
On est montés dans la Coccinelle et on est allés dormir au ranch de son père.
Pour moi,
un gamin des quartiers,
tout était comme un paradis.
Chez le père de Ste, il il y avait des livres et des livres,
de Cortázar,
Calvino,
Vargas Llosa,
Storni.
« Mec », je lui disais,
« c'est trop génial tout ça. »
On est allés dormir.
Le lendemain, on a déjeuné une frittata.
Une frittata.
Pour moi, c'était un festin, mais ce n'était que des œufs brouillés avec des restes.
On a bu un expresso.
Pino, le père de Ste, m'a parlé de Neruda et de la façon dont il avait appris l'espagnol.
Il m'a aussi montré ses arbres et ses poules.
Nora, la femme de Pino, une habitante d'El Sauzal pure souche,
a déliré avec nous.
Je suis rentré chez moi très heureux,
me sentant un peu moins seul,
en pensant à la Grèce et à Prague.
Stefano et moi sommes restés amis,
malgré les coups durs de la vie,
malgré les semaines qui passent sans qu'on se dise un mot.
Quand on se parle, c'est comme parler à mon frère.
J'ai une confiance totale en lui,
tellement totale que maintenant que je l'écris, ça me surprend.
Et je l'aime,
je l'aime profondément,
lui et tout ce qui l'entoure,
y compris ses chiens.
Stefano a été partout avec moi.
Il est venu à Québec, où on a joué aux détectives pour démasquer une infidélité,
où on s'est mis des caisses mémorables arrêtées par la police.
Il est venu à Barcelone,
il s'est déguisé en catcheur et est rentré à la maison sans chemise, avec le masque d'El Santo,
brisé,
lui aussi par un chagrin d'amour.
On a dansé la salsa et le merengue.
De temps en temps, on se retrouvait à Ensenada et on faisait de sacrées teufs.
Puis,
comme toujours,
il y a eu une période d'éloignement.
Je suis devenu père,
il est parti courir le monde.
On s'est revus à Ensenada à un moment.
Il y a trouvé l'amour,
près de Cuatro Milpas,
mais il est parti avec elle en Australie,
puis il est revenu.
Il est revenu « ici », là où pour une raison ou une autre on finit tous par revenir,
ou là où nous, qui n'y sommes pas, voulons retourner.
Il y a des côtés pourris à vieillir,
d'autres plutôt cools.
L'un des trucs cools pour moi, c'est de me dire que j'aurai bientôt 30 ans d'amitié avec mon pote.
Et que 30 ans, c'est déjà une vie.
Et c'est un sacré délire de regarder en arrière et en avant.
Putain.
Dans mon trip, je revois ces deux gamins qui faisaient connaissance,
qui se juraient une amitié éternelle
en fumant un bédo.
Et une force comme un frisson de serpent me parcourt le dos,
parce que ça me fait sentir vivant,
ça me fait sentir fort.
Aujourd'hui, ils ont tué deux personnes au resto de fruits de mer juste à côté de chez ma mère.
Ils les ont rafalés pendant qu'ils mangeaient un ceviche.
La semaine dernière, ils ont installé des narcobannières sur un cabinet d'avocats.
Il y a des détritus partout,
du bruit partout,
des semi-remorques partout,
des menaces partout,
de la corruption partout.
L'année dernière, j'étais à Prague et je n'ai pas trouvé ça si cool.
Stefano me dira que c'est facile à dire pour moi,
parce que je suis loin,
parce que je ne respire pas ce qu'il respire.
« Ici, c'est bien pour les vacances »,
il me dirait.
Mais pour moi, son retour agit comme un espoir.
Un espoir stupide.
Oui, si on veut, on peut penser que l'amour est cool en Grèce,
ou à Prague,
mais il l'est aussi à Kaboul.
Et partout ailleurs,
l'amour porte le même nom.





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