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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Exil- un texte collectif en écho à la chorégraphie de Meggie Dubiez, 28 janvier 2023.



A ma Mère,


Je t’écris puisqu’il pleut sur la ville et je ne suis plus d’humeur à m’inventer des rêves. Je te mens chère maman, puisqu’il pleut fort souvent sur Cayenne. Tu sais bien à quel point l’enfant en moi a peur de la pluie. De toute sorte de pluies qui brûlent l’avenir. Hier encore, j’ai pensé à toi. Je le fais souvent pour vaincre la cruauté. Je refuse de grandir. Je demeure l’enfant accroché à tes bras. Cet enfant fragile, qui refuse d’être un homme pour affronter la vie.

Tu sais maman, ici sur Cayenne la vie marche vers toi et te casse la gueule. J’ai entendu les nouvelles, tendre femme. Les nouvelles d’Haïti sont un jardin d’horreur qui grandit sous nos yeux. Chez nous dans nos quartiers, même Dieu se barre de son propre village. Il était une fois un enfant blessé, qui racontait à sa mère les déboires de l’exil. C’est le livre que je n’aurai jamais eu le courage d’écrire. Maman, j’ai enfin appris qu’avoir ses papiers, une pièce d’identité, ça sert à quelque chose. Toi qui passais tes heures, à m’exiger de faire mes pièces d’identité. Je les ai eus enfin et personne ne me les a jamais demandées. D’ailleurs, je me disais souvent à quoi servent des pièces d’identités, puisque je suis physiquement présent ?


Je t’écris puisqu’il pleut sur les lianes tordues de la forêt comme sur les toits du jardin de tôle qui nous sert de petite ville. Ma maison se cache comme moi derrière d’anciennes barrières oubliées. La trace de ma porte doit disparaître chaque jour et ici tout le monde joue à ne pas exister ou à ne pas voir. Soit l’un soit l’autre. C’est bien pratique de faire semblant d’être d’ici. Personne ne vous demande alors si vous êtes Africain ou Bushinengué ou autre chose. J’espère qu’un jour les gens m’appelleront par mon nom sans rien s’imaginer ou supposer de ce que je veux. Sans m’inventer une histoire à ma place. Je suis bien plus fort qu’eux à ce jeu là, maman. Tu le sais. Je passe ma vie à inventer des histoires. A raconter ma mort par mille feux que j’ai traversé pour venir jusqu’ici. Et à chaque fois je raconte la vérité. Une vérité ou mille vérités, c’est presque pareil. Comment Shéhérazade aurait-elle pu survivre avec une seule histoire ?

Les semaines ont passé, je ne suis plus aussi orgueilleux que les premiers jours. Le pays va se lasser de moi avant d’avoir entendu mon premier chant. Je regarde plus souvent en arrière, comme si j’avais vieilli tout d’un coup, entre deux bancs, à ne rien faire.


Je t’écris, maman, et les fourmis te transporteront la nouvelle. Entre l’envie et l’affliction, mon regard se déchaîne sous une réalité sombre. Depuis ton absence, mon imaginaire se fige vers une direction sans issue. Blessé par mes désirs, je vénère les bouquins, ma source de motivation, mais jusqu’à présent je peine à transformer l’eau en beurre. Tu m’observes de loin je sais, mais l’impuissance de mes mains n’arrive pas à tracer ma route.

Maman, souvent je pense à toi, je réfléchis à ton absence où tes mines dictaient mes obligations et où tes désirs ratés devenaient ma prédilection. Je chasse le temps, je cours après l’espérance en quête d’une obstination avide. Maman, sincèrement les raisons futiles deviennent pour ton fils la seule voie vers l’avenir dans un endroit où l’histoire dicte le désarroi. Maman je te promets, je continue ma route en pensant à toi, en dépit des pluies torrentielles qui m’égorgent.


Je t’écris maman. On ne se voit pas mais je sens ta présence. Je n'ai pas besoin qu'on me le dise. Je sais que si je suis là, c'est grâce à toi. Je suis à 2 693 km de toi. C'est là que j'ai pris conscience de tout. Petit, tu me disais de grandir. Tu me préparais à prendre ta place.

Maintenant à l'autre bout de cette terre, je vois en moi le gouffre que tu as laissé. Et pourtant à tes côtés, jamais je ne me sentais comblé.

Des fois je craque. Ta présence me manque. Tes plats pimentés. Ton sourire qui engendrait mon bonheur. Mâché sou 13 poum pa pile 14. Mes erreurs se répètent car je n'ai personne qui me court après. Je ne sais pas si tu es fière de moi.

Ton poussin voyait grand donc il s'est barré de son nid. Et des fois je me demande : Est-ce que je t'oublierais si j'étais heureux ?


Je t’écris, maman. Excuse-moi donc d’adopter la posture d’un fils fâché contre toi. O combien suis- je persuadé que tu ne voulais que mon bien jusque-là. Excuse-moi de te l’apprendre. Oui, de te l’apprendre sèchement. Voilà, six ans plus tard, tes récompenses : non pas un fils reconnaissant mais remonté contre toi. Peut-être qu’en ce moment tu rentres du marché de Léogane, mais, viens, approche, écoute ça : je t’apprends que tes sacrifices ont du mal à convaincre la République. Tu n’es pas une battante comme une autre maman. Il faut l’accepter. Tu es née de l’autre côté de la frontière. Disent-ils. Et ce, même si ton sacrifice se veut égal à celui du Nazaréen, maman. Certes, tu m’as tellement aimé que tu as donné ta vie pour moi. Oui, vérité de chez vérité, mais maman tu m’as abandonné. Abandonné, c’est ça, abandonné. Et je réfléchis à ton absolution.

Abandonné à la solitude.

Abandonné à l’inconnu.

Abandonné à la discrimination

Abandonné au mépris.

Abandonné à l’infériorité.

Abandonné à la jungle, sans défense, sans ton gilet pare-balles.

Abandonné à la xénophobie.

Abandonné à la honte.

Abandonné à l’autre.

Abandonné.

Abandonné.


Mais un jour, maman, tu seras fière de ton fils. Moi, ton oiseau blessé. Je t’écrirai un livre qui nettoiera tout. Pour toi, pour nous. Pour tous. Pour ce pauvre homme qui se vend pour manger son pain, cette dominicaine qui fait commerce de charme, à tous ces antillais à qui on rappelle chaque jour qu’ils ne sont pas chez eux. Une étincelle pour ce migrant haïtien qui devient ici un animal traqué. Pour ces femmes battues qui n’ont plus d’horizon. Pour ce garçon de Georgetown qui rêve chaque nuit d’un voyage sur la lune. Une épopée, pour ces vieux Sainte-Luciens, qui récoltent l’illusion à la place de l’or. Un vibrant poème pour cette vierge Guyane, cette toile d’amour que l’on tissera ensemble.






Un texte de 4JRolph, Alexandra Cretté, James Son Deriser, Widjmy StVil, Jonas Charlecin. Lu et déclamé à la maison du Conte, samedi 28 2023. Création à partir du texte de 4JRolph, Lettre d'un enfant blessé à sa mère.





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