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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Amazone chaos, chapitre 2 - un roman de science-fiction par Alexandra Cretté

Alumi Soeta




Il sentait que l'e-dose commençait à faire effet.


Pour ne rien en perdre, il ferma les yeux et relâcha ses muscles au niveau du plug dorsal. La vibration venait de loin. Elle semblait enfouie sous la terre et forcer toutes les barrières de la matière pour pouvoir le rejoindre. Il l'appela. Il avait besoin d'elle et elle le savait ; il ne voulait pas laisser le moindre espace les séparer. La vibration s'approchait et faisait trembler le monde autour de lui. Il sentait l'écorce des arbres se distendre, les feuilles tomber par milliards, le vent tenter de lui cisailler la peau. L'eau devenait dure comme de la pierre. Mais la vibration approchait. Et ce serait eux deux contre l'univers entier, plus forts ensemble que la mort même. Il sentait son sang danser dans ses veines et battre à ses tempes un air fou et limpide à la fois. Elle était de plus en plus proche, et il se concentrait sur elle comme un forcené. Il avait si peur de la perdre. A chaque fois, c'était sa plus grande terreur : rater la vibration, la lâcher quelque part, ne plus avoir assez d'existence pour la retenir. Alors, à ce moment là, quand il commençait à craindre de sa propre faiblesse, il se mettait à chanter. Une vieille chanson du tréfonds de sa mémoire, une chanson dans un langage perdu. Une chanson d'une seule phrase. Nana inonoli,nana kinipinanon, iyombo nana isheman….

La vibration reconnaissait la chanson et s'approchait d'avantage de lui. Comme un chien aimant qui répond à l'appel de son maître. Un chien brave et puissant, patient et intrépide. Il riait et se réjouissait pendant des heures, la vibration s'ébrouant joyeusement autour de lui. Comme un cariacou sous la lune grise. De danser avec elle, de la chahuter. De la rendre espiègle comme le sourire de sa sœur. De la frôler comme un homme fort frôle le feu mais jamais ne se brûle.


Mais il n'était pas un homme fort. Il ne parvenait pas vraiment à la laisser danser autour de lui. Il était un sac d’os. Il était un affamé. Un crève misère faible qui la suppliait de s'approcher suffisamment pour qu'il se jette dessus. Il n'était pas un chevaucheur de jaguar. Il lui semblait que personne d'ailleurs n'avait jamais pu être un chevaucheur de jaguar. Nous sommes tous des pians affamés et pelés, os saillant, regard vide. Mais rusés et tenaces aussi. Des rats maigres et méchants, tenaces sur la montagne comme une moisissure pendant la saison des pluies.


Et comme la vibration se faisait de plus en plus proche, il se coupa d'avantage du monde extérieur. Et il la saisit.

Il crut en mourir de plaisir.


La lumière déchira son univers mental. Il n'y eu plus de temps. Plus d'espace. Il était un géant hors de son corps et se découvrait un corps galactique infini. Il plongeait en lui même comme dans un océan pourpre et là aussi rencontrait l'infini. Ébloui par sa propre substance, il lui semblait être un de ces dauphins translucides qu'il avait vu petit ; un de ces mammifères perdus loin de leur natale embouchure et qui fuient le désert de vie que les hommes imposent au monde. Il dansait et sautait comme eux sur une onde fine et écumeuse, rapide et vive, traversant les sauts les plus hauts d'un battement de nageoire, en riant aux étoiles…Il partait loin d'ici, et voyait à l'horizon les arbres géants d'une ville élégante, faite de ponts et de jardins suspendus. Des filles dorées et longues - en extase perpétuelle - dansaient sur des pontons fleuris. Elles l'appelaient par des noms charmants et ressemblaient à des oiseaux rares et chatoyants. Ensemble, ils buvaient une eau mousseuse et vivifiante dans des coupes très hautes et translucides. Le vent était tendre sur sa peau qu'elles lapaient lentement. Il sentait tous les pores de son être s'approcher d'une extase sexuelle brûlante et déchirante.


Et puis le chant d'un oiseau se modifia. Son chant sublime devint répétitif, tordu, mécanique et grinçant. Il sentit, moite, l'air du réel s’immiscer dans son flash. Autour de lui tout devint mou et jaune. Le ciel, les corps nus si beaux, son corps, l'eau, ses propres dents sur sa mâchoire. Mou, verdâtre, mort. L'univers se liquéfiait dans une sorte de purulence jaunâtre et l'absorbait dans une aspiration inéluctable. Tout disparaissait. Il n' y avait plus rien qu'un tas de poussière visqueuse et verte. Petit à petit, tout redevenait rougeâtre.


C'est alors qu'il commença à entendre les échos de ses propres hurlements.

*

Mina Soeta

Mina équilibrait le harnais dans lequel reposait son frère. Malgré le vent autour d'eux, elle maintenait sur la tête d'Alumi un sac de plastique noir et vérifiait régulièrement le niveau de la petite batterie dont ils partageaient l'usage pour l'e-dose. Elle vérifiait régulièrement aussi les mousquetons qui soutenaient leur prise sur la paroi. La niche sur laquelle ils s'étaient posés n'était pas vraiment propice, mais ils n'avaient rien trouvé d'autre. Sous eux, les cinq cent mètres abrupts de la mine déroulaient leur enfer.


C'était d'abord un gouffre immense, rouge, large de deux kilomètres, et à la gueule sombre, même en plein jour. Une espèce de monstre de mort qui gobait les visages et les noms, tous les jours, et qui n'en recrachait rien, qu'une botte en plastique et quelques os, de temps à autre. Un trou comme fait par une main de géant au milieu d'une forêt vaste comme une mer, mais percée ça et là d'îles infernales et rouges. Les puits. Les îles de l'industrie minière qui leur enlevait leur nom dans la tâche infinie et horrible de s'enterrer soi même. Le puits avait un nom, lui. On l'appelait l'Erèbe. Un nom étranger qui faisait froid dans le dos. Un nom qui allait bien avec celui du métal qu'on extrayait là dedans presque à mains nues, le tantalium. Des centaines de grappes d'une trentaine d'hommes et de femmes grattaient la paroi en permanence, de jour comme de nuit, qu'il pleuve ou pas, munies d'outils rudimentaires, des pelles, des pioches, et remontaient des paniers de gravas que des enfants et des vieux triaient, minutieusement. Car le tantalium est un maître généreux qui amène près de lui d’autres métaux comme l'or ou l'uranium. Alors, panier après panier, benne après benne, on remplissait des conteneurs entiers de ces morceaux bruns de terre. Des hommes et des femmes maigres, à la peau brûlée par la latérite, le soleil et d’autres choses. Les mains usées parfois presque jusqu’à la chair trouée. Des boules de chairs saillaient sur leurs corps comme des têtes d’enfants restées coincées à l’intérieur, tentant de sortir par n’importe quel coté. Des gens. Des corps. Des enfants. Des rats collés sur le bord de l’enfer.


Les conteneurs s'en allaient, eux. Pleins. Ils glissaient sur le monorail qui montait haut, très haut, rejoindre le viaduc sur lequel circulaient les wagons de minerais. Tous méticuleusement accompagnés d’hommes armés, en uniformes. Une milice ? Une armée ? Qui faisait la différence ? Leurs armes étaient neuves et en parfait état de marche . On s’en rendait compte régulièrement.

Les conteneurs s’en allaient et on gagnait le droit de rejouer le lendemain. Et un bol de nourriture. Et une place pour poser son hamac et dormir sous la halle de repos qui protège des pluies et un peu parfois des fièvres. Mais les corps ne duraient pas longtemps ici.

Le visage rouge de poussière de Mina n'exprimait rien. Concentrée sur l'effort, elle maintenait le corps de son frère dans une sécurité très instable pendant qu'il profitait de l'e-dose. Elle prenait un soin lent et précis à caler ses jambes courtes et musclées dans les recoins de terre les plus profonds. Il ne fallait surtout pas s'engourdir et encore moins s'assoupir, ce qui commençait à lui être difficile car la journée avait été longue et il leur restait encore trois heures à faire avant de pouvoir espérer remonter vers le haut du puits et la cantine.


Elle attendait la descente de son frère et suivait avec attention les longs spasmes de plaisir qui , lentement, montaient et redescendaient sous sa peau. Sa vigilance ne faiblissait pas, car elle savait que la descente d'Alumi serait atroce vu la merde qu'on leur vendait ces temps-ci autour de l'Erèbe. Mais il n'y avait rien d'autre et Alumi perdait de plus en plus le goût de vivre. Sans l'e-dose, elle n'était pas sûre de ne pas le voir à n’importe quel moment se jeter sans harnais dans le vide.


La descente commença, violente, comme elle s'y attendait. Alumi se mit à vomir et elle retira le sac qui l'isolait un peu plus et facilitait le contact de la transe. Quand la bave jaunie s’arrêta de couler, elle tira violemment sa tête vers l'arrière pour le forcer à se débattre et donc à reprendre conscience. La came était vraiment trop instable et les forçait tous à ce genre de manipulation pour éviter de finir comme des légumes. Ceux qui en prenaient seuls (et ils finissaient tous par le faire) étaient devenus des larves pleines de morve, nourries de temps en temps par les âmes encore généreuses, assez bêtes pour partager le peu qu'elles avaient dans la gamelle avec ces édentés inutiles.

Mais la mort ici, c'était ça, l'accident ou le grand saut.

Alumi revenait peu à peu. Il se débattait et criait des choses étranges, décousues. Des paroles de défonce qui prenaient de plus en plus une tournure prophétique bizarre. Mais il revenait, et c'était ça le plus important pour Mina.




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