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  • Photo du rédacteurCretté Alexandra

Amazone chaos, chapitre 1- un roman de science fiction par Alexandra Cretté

Dernière mise à jour : 18 juin 2022



Melpomène Deviaux




Son horloge infra-dermique indiquait 5h55. Mel s'étira de tout son long sur le canapé blanc, arrondi et moelleux qui occupait le centre de l'atrium climatisé. Le soleil se lèverait bientôt. On commençait à percevoir, par delà l'immense coupole de verre qui la séparait à peine de l'extérieur, la nuance gris-bleu de l'air dans la chaleur humide, qui annonçait tous les matins l'imminence du jour.

Mel s'étira plus intensément, se concentrant déjà sur ses sensations intérieures. Son pouls, son souffle. Elle s’était assoupie quelques heures auparavant en plein milieu du canapé rond et immense - une sorte de nid au design minimaliste. Elle devait devenir ce corps primal avant l’enregistrement, un corps parfait uni avec la forêt autour.

Il fallait se centrer sur soi avant de poser les capteurs. Une fois sa respiration ventrale bien posée, elle commença avec lenteur la pose des capteurs principaux, sur son ventre, ses jambes, ses fesses, ses épaules et fini par celui proche de son cœur. Les capteurs mineurs se posaient plus vite, aux extrémités. Restait ensuite le casque auditif et visuel, un modèle on-ne-peut-plus-récent, hyper stable, très adapté au style vif et sensuel de ses dernières 3dems, réalisées la semaine précédente.

Parée, elle s'approcha doucement de l'imperceptible porte qui donnait sur l'extérieur, sur la longue et vaste terrasse dorée de gayak. En sortant, elle ressentit la moiteur douce et permanente de l'air, son goût sucré et vert, les chants des oiseaux dans la canopée haute, et son regard se perdit dans l'horizon qui s'ouvrait devant elle. La terrasse était trois cent vingt mètres au dessus de la mer et même si il n' y avait pas d'à-pic, la vue sur la baie de Kaw restait saisissante. L’œil ne parvenait jamais vraiment, et encore moins à cette heure, à distinguer le moment où la forêt cédait la place à la mer. Toutes deux se confondaient dans un continuum bleuté et vert que rien ne troublait. Encore plus loin à droite, on commençait à percevoir le pic du Connétable, solitairement noir au milieu de toute cette verdeur.

L'instant approchait. En se plaçant au centre du dek parfumé, elle fit le vide en elle et, quelques fractions de secondes avant l'apparition du premier rai de lumière solaire, elle déclencha d'un geste subtil et plein de grâce la musique et l'ensemble de ses capteurs corporels.

Tout son corps devint mouvement fluide en une seule respiration. Ses pieds, jambes, cuisses, fesses, ventre, seins, bras, cou, nuque, tout devint sinueux et musical. Elle savait que le volume de la musique allait en augmentant progressivement mais faisait tout pour ne pas anticiper cette gradation ; il fallait qu'elle maintienne sa conscience dans l'instant présent. Il fallait garder les yeux ouverts, bouger l'ensemble de ses longs muscles sans perdre l'écoute des oiseaux dans les arbres. Capter. La chaleur, le vert, l'eau, le mouvement de vie que symbolisait et incarnait sa danse rapide et savamment languide. Capter l'horizon se colorant davantage à chaque seconde. Capter à travers sa nudité le contact précieux entre un corps parfait et une nature parfaite. La symbiose de la grâce.

Mel sentit quelques gouttes de sueur perler à son front. Elle sourit et les fit glisser d'un coup de tête le long de son cou, vers ses seins. Touche d'érotisme pertinente à ce moment de la danse. Son rythme cardiaque s'intensifiait, elle plongea davantage son regard au loin alors que la mer s'argentait, miroitante en un éclat furtif. Encore quelques instants. Tenir le tournoiement savant dans l'espace, s'exposer à la brise soudaine qui surgissait à l'improviste. Un « v » d’ibis rouges traversa le ciel.

Et puis, tout d'un coup, la blancheur de la lumière s'imposa. La chaleur montante sembla atteindre un premier palier fixe. Les oiseaux se turent. La mer devint la mer et la forêt la forêt.

La musique s'arrêta.

Le corps de Mel était au sol, écartelé dans une savante posture finale où ses jambes en écart semblaient supporter la tension de son dos incurvé vers l'arrière, offrant les coupoles pleines de ses seins à la lumière ardente.


*


L'eau pulsée glacée de la douche à jets ruisselait abondamment sur son corps. Décidément, la 3dem du matin lui semblait prometteuse. Peut être même meilleure que la 22C4 qui avait fait tant de bruit à sa mise en ligne l'année dernière. Mel se mordit la lèvre inférieure de plaisir et d'orgueil. Meilleure que la 22C4 ! Hum ! Elle sortit de la douche sans prendre le temps de s'essuyer, mais revint sur ses pas et régla le programme de séchage. L'impatience ne devait pas lui faire faire une bêtise ! Le matériel de captage était très sensible à l'humidité. Elle ne voulait pas risquer de perdre les 15 minutes de ce matin. C'est donc bien douce et sèche qu'elle revint dans l'atrium afin de vérifier la séquence. Les capteurs étaient encore reliés à la fiche de saisie centrale, et dans quelques secondes elle pourrait les enregistrer sur sa base mémorielle de la ComDem et lancer la mise en ligne sur le supraweb. Le gestionnaire de sa base personnelle lui envoya immédiatement le code de protection de sa dernière 3dem ainsi que celui par lequel elle donnait son accord pour sa diffusion. Le code de protection lui parut de bonne augure : 100M4. Son année de naissance, la première lettre de son prénom et son chiffre porte bonheur. Elle se promit d'en parler à son ayurvediste alpha. D’ailleurs elle avait bien besoin d'un petit remontant corporel après l'effort de ce matin !

Elle envoya le code d'accord, non sans une certaine impatience excitée qu'elle ne goûtait pas souvent. Avant de commencer le déroulement habituel de sa matinée, elle commanda l'affichage holo du suivi de la mise en ligne pour la 3dem 100M4 de l'artiste Melpomenia Cyb. D.

Mel se refusait à exposer partout son patronyme trop célèbre, ou du moins elle n'estimait pas nécessaire d'aller plus loin que la lettre D. Ce qui était soit la marque d'une fatuité démesurée, soit celle d'une modestie presque déplacée.

Elle enfila avec nonchalance une courte robe de soie verte et lumineuse, qui mettait en valeur toutes les nuances dorées de sa peau, ainsi que l'allure athlétique globale de sa haute silhouette. Elle coiffa ensuite ses si longs cheveux mordorés, qui bouclaient avec naturel un peu au dessus de sa taille. En croisant son reflet sur l'immense baie vitrée de l'atrium, elle ne pu retenir un petit soupir de satisfaction. Après tout, n'incarnait-elle pas au plus haut point cet idéal de jeunesse et de naturel solaire caractéristique de l'Equinoxe Time ? N'étaient-ils pas des millions à lui envier sa jeunesse, sa peau dorée, son triplex amazonien bio-intégré, son accès au supraweb, sa carte de Nationalité Intégrale et surtout, son talent? Mel repoussa la voix qui lui murmurait à l'oreille qu'elle ne devait tout cela qu'à son oncle, et pas à ce qu'elle appelait son talent, et que cet état de fait n'allait pas diminuer en période électorale.

Tout en déjeunant d’un plateau de fruits frais, elle songeait plutôt qu'elle se trouvait en un moment décisif de sa jeune carrière d'e-artiste, et qu'elle devait absolument retrouver le chemin du succès car depuis la 22C4, elle devait se l'avouer, la plupart de ses 3dems n'avait rencontré qu'un succès mitigé, des acheteurs quelconques, des éloges qu'elle ne trouvaient pas spontanés et des invitations à des soirées qui, bien que chaleureuses, étaient un peu trop en dessous de ses espérances et de ses goûts. Elle finissait sa dernière carambole, une tranche étoilée translucide collait la porcelaine couleur de jade.

Avec un peu d'appréhension, elle se tourna vers l'affichage holo.

Mel sentit fléchir ses jambes sous le choc.

La diffusion pour la 3dem 100M4 atteignait un million d’holoconnexions pour une trentaine de minutes de mise en ligne. L'indicateur de la ComDem indiquait une mise en connexion immédiate de soixante dix personnes sur un seul reboot, toutes répertoriées en Carte Intégrale Internationale.

C'était plus qu’un succès. C’était un lancement.

Mel mit au moins cinq secondes à réagir à la sonnerie de son interface de communication. Elle se força à respirer par l'abdomen pendant quelques instants et tenta de reprendre un air naturel, athlétique et dégagé, celui qu'on attendait de voir en permanence sur le visage d'une e-artiste de l'Equinoxe Time. Elle déplaça son index face à l'interface et la connexion se fit.

Sur le mur derrière elle, bien visible, l'affichage holo inscrivait le chiffre d'un million et demi.





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